Edito. Le bruit des réseaux sociaux est devenu « la voix du peuple »

Par Abdellah Tourabi

Stop ! Respirons un peu, mettons de côté les différences qui nous séparent, et prenons du temps et de la distance pour réfléchir sur cette semaine pleine de polémiques et de rebondissements. Pour un film, le spectacle torride d’une chanteuse américaine, deux paires de seins nus sur une esplanade à Rabat et le soutien d’un groupe de rock aux homosexuels marocains, on a eu droit à une déferlante de réactions hystériques et une levée de boucliers de part et d’autre. Le débat a cédé la place à la fureur et l’outrance est devenue la règle. Internet, à travers les réseaux sociaux, est devenu un déversoir d’insultes, d’anathèmes et même de menaces physiques. Cette séquence est assez inquiétante, car elle nous renseigne sur quelque chose de préoccupant : notre incapacité à gérer les désaccords de manière sereine.

Dans un pays traversé par un clivage sur les valeurs, il est tout à fait normal de débattre, discuter et exposer, même bruyamment, ses idées. C’est ce qui différencie une société ouverte et dynamique d’une dictature où un seul avis est admis. Mais pendant cette semaine, le pays a perdu la tête et nous avons été pris dans un tourbillon de folie et de violence verbale alarmante. Le bruit des réseaux sociaux est devenu « la voix du peuple » qui se prononce et qu’il faut respecter et s’y plier. Le nombre de « like », de partages, de statuts et de tweets s’est transformé en référendum populaire, dont on se revendique pour justifier une décision ou une prise de position. On crée et nourrit ainsi un monstre qui ne s’exprime pas par arguments, mais par vociférations.

Durant ces derniers jours, on a entendu les mouvements d’une bête qui gronde, hurle et prend du poids et de l’ampleur. L’anonymat désinhibe l’agressivité, l’animosité et la violence. Le goût de l’insulte est exacerbé quand on est seul derrière un écran, et on se permet ce que la décence et le respect de l’autre empêchent de faire quand on est en public. Il y a quatre ans, ces réseaux sociaux ont servi de canaux pour exprimer une volonté de réforme, de changements et de dignité, mais aujourd’hui ils se sont transformés en réservoir de tension et de haine. Le mensonge, la désinformation et les rumeurs ont des ailes et circulent rapidement. Une pente dangereuse qui ne présage rien de bon, car elle installe un climat d’intimidation et de peur. Dans cette configuration, le représentant de l’opinion publique est celui qui crie, insulte et menace le plus et ne laisse plus de place au débat calme et serein. Le populisme et la démagogie ont acquis des armes redoutables, ce qui laisse entrevoir un avenir sombre pour la démocratie et le vivre ensemble au Maroc.

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