Ta vie en l'air. Petits arrangements en famille

Par Fatym Layachi

Tu galères dans les embouteillages. Tu es en retard. Tu écoutes des reprises lancinantes de chansons dont tu bredouilles les refrains. Tu te donnes l’illusion d’être dans un lounge, alors que tu roules sur un boulevard défoncé, entourée de mendiants. Ton téléphone sonne. Ta mère. « Ma chérie, on t’attend ! Tu es en retard ! Et au fait, tu es habillée comment ? » Euh… Quoi ? A-t-elle pété un plomb? Fait-elle un sondage ? Se fait-elle chier à ce point ? Tu lui réponds que tu es en route. Tu raccroches. Tu ne comprends pas grand-chose à cette conversation pour le moins étrange. Tu débarques à ce fameux déjeuner où tu es donc en retard. Et là, tu comprends ! Ta mère, sa belle-sœur et leur copine tout aussi botoxée et intrépide qu’elles, ont décidé de… te présenter un mec. Le mec parfait selon elles. Le fils d’une de leurs copines, complice et souriante pour l’occasion. Tu sens que ce déjeuner va t’exaspérer. On est en 2015. Et elles ont l’air de trouver ça normal et même amusant. Mais, sérieusement, quelle mouche a bien pu les piquer ? Que ces housewives se trouvent des distractions ou des amants ! L’ennui les conduit parfois vers l’incongru.

Ce grand déjeuner pour fêter l’arrivée du printemps chez ta tante leur a semblé l’occasion idéale pour jouer aux marieuses du troisième millénaire. Et toi, tu t’es faite arnaquer. Tu débarques dans le salon. Tu salues les visages familiers. Tu te sers un verre de blanc pour te donner du courage. Tu le vois, il est là, assis, ce pauvre garçon endimanché dans son costume et ses odeurs d’after-shave. Avec autant de discrétion qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine, ta mère te présente le cobaye. Le pire, c’est qu’il a l’air ravi. Il se lève souriant pour dire bonjour. Tu es polie, alors toi aussi tu te dis enchantée. Tu entames une discussion aussi ennuyeuse que prévisible. Il parle de son super-boulot en banque d’affaires. Il trouve ça formidable. Tu trouves ça d’une banalité affligeante. Fatalement, le mec est insipide. En même temps, que fallait-il attendre d’un type qui, en 2015, accepte de se faire manipuler par sa mère tout en souriant ? Il cherche un avenir comme il chercherait un appart. Avec des critères de confort précis et objectifs. Une jolie vue. Un placement rentable. Aucune prise de risque. Aucune source d’inquiétude. Tu as la folie de croire que la vie devrait être un pari plus audacieux. Qu’il est possible de croire en ses rêves. Qu’il est même possible de les réaliser. Tu te forces pour continuer à l’écouter sans bâiller. Il te bassine avec ses superbes voyages qui n’ont pas grand-chose qui te fassent rêver. Il a sillonné la planète sans jamais vraiment rien voir. Il a écumé des hôtels en bord de mer et pris des photos mal cadrées. Tu en as marre. Alors tu fais dans la provoc’.

Il te regarde comme un ovni. Tu ne corresponds pas vraiment à ses attentes. C’est vrai que tu es étrange. Une sorte de romanichel en sac Chanel. Eprise de liberté, attachée aux belles choses. Et certainement pas prête à renoncer à quoi que ce soit. Alors, face à lui comme devant toute personne qui a la prétention de te faire penser, tu te piques de réalisme. Et lui, ce sont des piques de provocation auxquelles il a droit. Le pauvre ! Ta mère soupire. Elle a l’air de se demander si tu ne le fais pas exprès. Evidemment que tu le fais exprès ! En même temps, elle l’aura bien cherché. Elle t’a élevée en te faisant lire des livres et a l’air horrifiée quand tu cites ces mêmes livres à un faible d’esprit dont elle veut que tu t’entiches. Elle est incohérente. Comme le reste de ce pays. Tu l’es aussi. Mais tu es également lucide : tu sais que les femmes sont faites pour aimer, pas pour être comprises. Alors en attendant, pour ne pas broyer du noir, tu noies ton cœur dans du blanc. C’est tellement plus facile que d’espérer.

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