Khalid Gueddar : « On ne peut pas rester un pays archaïque »

Le dessinateur Khalid Gueddar, condamné pour des caricatures de la famille royale, était proche de la rédaction de Charlie Hebdo, pour lequel il a travaillé. Caricatures du prophète, tabous, autocensure, il se confie à Telquel.ma.

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Khalid Gueddar
Le caricaturiste Khalid Gueddar. Crédit : Yassine Toumi.

Khalid Gueddar est un caricaturiste qui publie ses dessins dans Hesspress, Akhbar Al Youm, Courrier international ou encore pour la chaîne Russia Today. En 2010, il est condamné à trois ans de prison avec sursis pour un dessin représentant le cousin du roi Moulay Ismaïl, publié dans le quotidien arabophone Akhbar al Youm

Khalid, êtes-vous Charlie aujourd’hui ?

Je suis Charlie. Parce que j’ai travaillé pour ce journal et que je les connais très bien. Charlie, c’est une expérience unique pour moi. Dans le monde entier il n’y a pas un autre journal qui croit à la liberté totale comme Charlie.

Comment avez-vous vécu l’attentat ?

Encore trois jours après je ne réalisais pas, c’était comme un cauchemar. Descendre des dessinateurs ! Ils n’avaient rien à part leur encre et leur papier. Il n’y avait que Charlie pour faire cela en Europe. Les gens voudraient que les Français taillent sur mesure leurs dessins pour qu’ils conviennent au monde musulman [long silence]. Je les connais tous, Charb, Cabu, et Tignous, avec qui j’ai voyagé plusieurs fois… Un dessinateur qui n’a pas le droit de dessiner, c’est comme un soldat sur un champ de bataille sans arme, et c’est ce qui est arrivé avec Charlie Hebdo.

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Que pensez-vous du refus du ministre des Affaires étrangères de participer à la marche de solidarité ?

Le roi a envoyé une lettre officielle de condoléances au président de la République, cela veut dire que le Maroc a pris une décision contre le terrorisme, cela me suffit. La présence ou non du ministère des Affaires étrangères le jour de la marche, on s’en fiche.

Crédit : Khalid Gueddar.

Crédit : Khalid Gueddar.

Et la censure des journaux français la semaine d’après alors ?

Là, je condamne. Ils ont censuré plus de quatre supports. Cela arrive à chaque fois mais c’est dingue. Que les journaux marocains ne publient pas la caricature du prophète, c’est normal. Même Akhbar Al Youm a passé la une sans le dessin et il a eu raison, nous sommes au Maroc et pas en France. Mais il faut laisser les supports étrangers entrer au Maroc, c’est une manière de montrer que le Maroc est pour la liberté d’expression. On ne peut pas dire non aux attentats et en même temps dire non aux dessins du prophète. C’est un paradoxe.

Est-ce que l’on peut rire de tout d’après vous ?

On peut rire de tout. Mais la satire en France n’est pas la satire au Maroc ni même la satire aux États-Unis. Il n’y a que des lois qui peuvent mettre des limites à un dessinateur parce qu’on est obligé de respecter les lois. Et en France, les lois laissent une marge d’expression plus importante qu’au Maroc. Les lois permettent à un dessinateur de se moquer de tout le monde.

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Vous avez eu maille à partir avec la justice marocaine en 2009…

J’étais à Al Akhbar depuis cinq mois quand le journal a fait un dossier sur les mariages de la famille royale, à l’occasion du mariage de Moulay Ismaïl. Cela m’a motivé. Le lendemain de la publication, il y avait une dizaine de policiers devant la porte qui nous empêchaient de rentrer. J’ai fait l’objet d’un interrogatoire marathonien, de 13 heures de l’après-midi à 5 heures du matin le lendemain. C’était dingue parce que le dessin n’était même pas méchant, ce n’était qu’une illustration pour dire qu’il venait de se marier, mais les gens ne l’ont pas accepté. Et en fait, les questions ne portaient pas sur le dessin mais sur ce que j’avais fait en France [les planches de bande-dessinée sur le roi publiées sur le site d’informations Bakchich]. J’ai compris que c’était de la vengeance et qu’il s’agissait d’envoyer un message à tout le monde : attention, il ne faut pas toucher à la famille royale.

Du coup, vous autocensurez-vous ou bien ce sont les journaux qui vous censurent en refusant certains dessins ?

Je ne pratique pas l’autocensure. Mais il arrive que certains de mes dessins ne passent pas quand ils portent sur des sujets osés, tabous : le sexe, la religion et la famille royale. Le pire des tabous, c’est le sexe, certains journaux n’acceptent même pas que tu dessines les poils des fesses d’un homme politique ! Maintenant, il y a certains journaux qui n’acceptent même pas que je dessine le drapeau. On galère juste pour gagner un petit espace de liberté de plus et eux ils ajoutent un autre tabou. La presse satirique est absente au Maroc depuis 2003 et pourtant on en a besoin. Mais si je veux m’exprimer en toute liberté sur des sujets tabous au Maroc, je publie dans la presse étrangère ou sur Facebook.

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Crédit : Khalid Gueddar.

Vous n’êtes pas tenté d’exercer dans un pays à la liberté d’expression plus importante ? Vous vous sentez investi d’une mission ici ?

Exactement. Il y a une génération qui va profiter des réseaux sociaux, qui va faire mieux parce qu’elle a grandi avec la liberté des réseaux sociaux. Il faut l’encourager, on ne peut pas la laisser partir. Ici ce n’est pas facile donc ils ont besoin d’un modèle, il faut que l’on soit avec eux et on ne peut pas le faire depuis l’extérieur. Ce sont eux les soldats de la liberté d’expression. C’est une bataille, j’assume mes choix et ce que j’ai fait. Ce serait un geste lâche si je rentrais en France. Il faut encourager les autres à se battre pour la liberté, même si on arrache seulement quelques centimètres de temps en temps, c’est déjà bien.

Alors, vous êtes plutôt optimiste ou pessimiste sur la situation au Maroc ?

Je suis optimiste ! Parce que de toute façon le changement est inévitable. On ne peut pas rester un pays archaïque quand même, rester sur place alors que le reste du monde bouge. D’ailleurs notre petit passage par le Printemps arabe a accéléré les choses : la nouvelle constitution, il n’y a plus d’élections falsifiées… Et je ne crois pas qu’aujourd’hui, on vous colle un procès arbitraire. Mais par contre, il y a toujours d’autres manières d’écraser les journalistes, en s’attaquant aux sources financières du journal par exemple… Et là tout le support, toute l’équipe devient victime d’un seul dessinateur.

Vous recevez toujours des menaces ?

Les dessinateurs reçoivent des menaces par email, par téléphone. On n’est pas en sécurité mais je prends des mesures de sécurité personnelle. Je n’ai plus une vie normale, je ne fréquente plus n’importe quels coins, je ne peux pas être dans un bar ou au restaurant comme tout le monde, je le fais très rarement et seulement avec des gens avec qui je me sens en sécurité, je limite mes déplacements.

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