France-Maroc: le point de non-retour?

Absence de représentation à la marche républicaine du 11 janvier, déclarations agressives de Mezouar contre la France dans les colonnes de Jeune Afrique... L'heure n'est décidément pas au dégel entre le Maroc et la France.

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Salaheddine Mezouar, ministre des affaires étrangères et de la coopération
Salaheddine Mezouar, ministre des affaires étrangères et de la coopération. Crédit : AFP

En l’espace d’un week-end, le Maroc a soufflé le chaud et le froid dans ses relations diplomatiques avec la France. Chaud tout d’abord lorsque le Maroc a accepté l’invitation française à participer à la marche républicaine qui s’est tenue le 11 janvier à Paris suite aux attentats contre l’hebdomadaire satirique Charlie HebdoFroid ensuite, lorsque le Maroc a conditionné sa participation à cet événement par l’absence « de caricatures du prophète » et a donc refusé de participer à la manifestation qui a rassemblé 1,6 million de personnes et les dirigeants d’une soixantaine de pays, parmi lesquels des chefs d’État arabes.

« Mahmoud Abbas n’est pas commandeur des croyants »

Dans le champ politique marocain, cependant, l’absence de Mezouar à la marche ne semble pas créer de polémique. Pour Mehdi Bensaïd, député du Parti authenticité et modernité (PAM) et membre de la commission des Affaires étrangères à la chambre des représentants, le Maroc est solidaire des attaques dont a été victime la France mais « a fait part de son mécontentement lors de la publication des caricatures du prophète dans la mesure où il est un pays musulman ». Avec cette décision, le Maroc a donc « montré qu’il était honnête avec lui-même ». Son de cloche similaire pour Abdelali Hamieddine, membre du secrétariat général du Parti de la justice et du développement (PJD), qui estime que la « position du Maroc est parfaitement logique. Il (le royaume, ndlr) condamne les actes terroristes mais, en même temps, ne peut pas soutenir des propos qui ont pour but de mépriser les religions ».

Mais alors, comment expliquer les présences du président palestinien Mahmoud Abbas et du roi de Jordanie, Abdallah II ? Pour les deux députés, les situations de Mezouar et d’Abbas n’ont rien à voir. « Le président Mahmoud Abbas n’est pas commandeur des croyants et le Maroc n’a pas autant d’intérêt que la Palestine à être présente lors de cette manifestation. D’autant que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou y était », décrypte le professeur de relations internationales à l’université Mohammed V de Rabat, Mohammed Benhammou.

Une « bêtise et erreur diplomatique »

Cependant, d’autres chercheurs ne partagent pas le même avis. « Le communiqué du ministère des Affaires étrangères (publié le 10 janvier, ndlr) est improductif. C’est une marche populaire et on ne peut pas demander aux organisateurs de contrôler quoi que ce soit », s’insurge le politologue Mohamed Tozy. Ce dernier, qui qualifie la démarche marocaine de « bêtise et d’erreur diplomatique », estime que le royaume aurait pu s’inspirer des États-Unis. Le président Barack Obama et son chef de la diplomatie John Kerry ont présenté leurs condoléances et l’ambassadeur américain à Paris était le seul représentant de la nation à la bannière étoilée lors de la marche républicaine du 11 janvier.

Pour un représentant de la diplomatie marocaine, il ne faut pas voir dans cette absence un quelconque message international mais plutôt un message local. « Il serait difficile pour un chef de parti, alors que les élections communales et législatives se profilent, de participer à une marche ou l’on peut voir des dessins blasphématoires », analyse notre source au sein du ministère des Affaires étrangères.

Nouvelle offensive de Mezouar

Cependant, durant cette même période, la diplomatie du royaume a envoyé un message fort à la France à travers une interview du ministre des Affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, accordée à l’hebdomadaire Jeune Afrique. Dans cet entretien, le chef de la diplomatie marocaine clame que « le temps de la tutelle française est révolu » en faisant référence à l’implication de la France, et son soutien à l’Algérie, dans la résolution du conflit malien. A travers Salaheddine Mezouar, le Maroc semble donc opter pour une stratégie offensive vis-à-vis de la France en faisant passer un message clair à travers un média africain, sur le continent africain. Mais si le rôle de négociateur qu’occupe l’Algérie dans le conflit malien − avec l’appui de la France − semble indigner le chef de la diplomatie marocaine, il n’étonne pas Mohamed Tozy : « Il ne faut pas oublier que l’Algérie a des frontières avec le Mali. C’est une affaire de géopolitique, pas de sentiments. »

Le Maroc peut-il concurrencer la France en Afrique ?

Le propos est plus nuancé pour Mehdi Bensaïd, qui affirme que les déclarations de Mezouar « ne doivent pas être interprétées comme un abandon des relations avec la France […] il faut qu’on ait un partenariat gagnant-gagnant avec la France dans la mesure où le contexte diplomatique a changé et que le Maroc a plus de présence actuellement en Afrique ».

Le royaume peut-il concurrencer la France sur le terrain diplomatique africain ? « Nous n’en avons pas les moyens », estime notre source au sein de la diplomatie marocaine. Celle-ci affirme que la France est présente sur l’ensemble du continent africain alors que le Maroc préfère se concentrer sur l’Afrique francophone. Contrairement au Maroc, la France peut vendre des technologies ainsi que de l’armement aux pays africains.

La France un allié de poids malgré tout

Au sujet des relations franco-marocaines, dégradées depuis février 2014 (et la convocation du patron de la DGST par la justice française), Salaheddine Mezouar n’y va pas de main morte en affirmant : « Chez notre partenaire francais, il n’y a pas de volonté politique réelle de faire obstacle aux manipulations anti-marocaines émanant de milieux connus pour leur hostilité à notre encontre […] c’est cette absence d’engagement […] qui porte atteinte à notre relation ».

Mais malgré les conflits qui minent les deux pays, la France a toujours affiché son soutien au Maroc, notamment à l’ONU, comme le reconnaît Salaheddine Mezouar dans son interview à Jeune Afrique : « C’est une attitude responsable (le soutien du Maroc par la France, ndlr), qui n’a pas varié et dont nous nous félicitons ».

En outre, cette crise n’est que l’un des conflits passagers qu’ont traversé les relations entre les deux pays : « Les relations avec la France sont faites de hauts et de bas. Le Maroc a des intérêts en France et vice-versa, il existe des liens forts entre les deux pays. Cette crise n’est pas durable mais il est regrettable que ces relations soient altérées  par des sautes d’humeurs », analyse Mohamed Tozy.