Météorites. Les perles noires du désert

Par Betty Lachguer

Un véritable commerce s’est développé autour de ces fragments célestes, faisant du Maroc un des premiers pays exportateurs au monde. De nombreux nomades ont fait de la chasse aux météorites leur métier.

Bachir Mouloud n’est pas peu fier. Après une semaine de recherches intenses dans sa région, près de Smara, il vient de trouver 600 grammes d’une météorite dite « hawardite », ce qui signifie qu’elle provient de la ceinture d’astéroïdes. Une semaine durant laquelle le froid, le vent et le gel n’ont pas facilité les longues heures de marche les yeux rivés sur le sable. Bachir a le sourire mais n’en reste pas moins sur ses gardes. Il va demander à Abderrahmane Ibhi, responsable du laboratoire de l’université d’Ibn Zohr à Agadir, d’analyser sa trouvaille pour vérifier qu’il s’agit bel et bien d’une météorite. Si c’est le cas, il pourra la vendre environ 100 dirhams le gramme. Bachir est ce que l’on appelle un chasseur de météorites. Il avait 29 ans quand il a commencé à s’y intéresser : « Je faisais partie de ceux qui ont cherché la météorite de Tata en 2011. A partir de ce moment-là, j’ai attrapé le virus, je suis devenu « météoritomane ». J’ai fait des recherches à partir de films documentaires et d’autres informations glanées sur Internet ».

Le jeune homme quitte donc la boutique de réparation de matériel informatique pour laquelle il travaillait et tente de vivre de ses recherches et de son commerce. Il achète un 4×4, une tente et tout le matériel nécessaire : GPS, détecteur de métaux, loupe, aimant et chaussures de randonnée pour s’adonner pleinement à sa passion. Plusieurs fois par semaine, il part avec deux ou trois autres chasseurs de météorites pour explorer le désert. Ils font souvent plusieurs heures de route avant d’installer leur campement pour la nuit. Dès que le soleil se lève, son équipe et lui arpentent le sable en quête de fragments célestes, et ce jusqu’à la tombée de la nuit.

Aujourd’hui, Bachir a son réseau et même sa petite collection. Ces quatre derniers mois, il a réussi à vendre trois météorites à des prix variant entre 3 et 2000 dirhams le gramme, selon la valeur de la roche. En tout, il a pu gagner 20 000 dirhams au cours des quatre derniers mois, ce qui lui permet de vivre de son nouveau métier.

Mars attacks

Le Maroc est un terrain particulièrement propice à la chasse aux météorites. Depuis la première découverte en 1932, des milliers d’autres ont été collectées. « 90% d’entre elles ont une valeur commerciale très limitée et n’ont pas été classées par les scientifiques. Seules 8000 environ ont été répertoriées par la Meteorical Society, une société scientifique américaine seule habilitée à déclarer les roches en tant que météorites », explique Hasnaa Chennaoui, elle-même membre du conseil de la Meteorical Society et professeure à l’université Hassan II de Casablanca.

La plus importante découverte de ces dernières années a pour nom « Black Beauty ». Trouvée en juin 2011 par des nomades près de Bir Anzarane, dans la région de Laâyoune-Boujdour, cette roche noire de la taille d’une balle de base-ball proviendrait de la planète Mars. Elle daterait d’il y a au moins deux milliards d’années, ce qui en fait un des plus anciens morceaux de Mars jamais répertoriés à ce jour. Contenant dix fois plus de molécules d’eau que toutes les météorites martiennes connues, elle pourrait révéler une ancienne activité aqueuse. Ce qui permettrait de comprendre comment Mars serait passée d’un environnement chaud et propice à la vie à la planète froide et sèche que nous connaissons aujourd’hui. Mais elle n’a pas encore livré tous ses secrets.

Les experts au Sahara

Le désert des pays frontaliers recèle aussi de nombreux fragments célestes, mais le Maroc est le seul, à l’exception peut-être de la Mauritanie, à posséder un atout de taille : le savoir-faire de ses nomades, qui sont devenus de vrais spécialistes de la collecte de météorites. Des compétences reconnues par les scientifiques, comme Abderrahmane Ibhi : « Les nomades marocains sont d’excellents observateurs. Ils ont appris à ramasser les météorites et ont aussi compris leur valeur marchande. Ils sont reconnus dans tout le continent et même dans le monde. Des Maliens viennent jusqu’au Maroc pour faire expertiser leurs pierres par des chasseurs de météorites ». Cette expertise n’est pas le fruit du hasard : « Beaucoup de marchands importants au Maroc sont à la base d’anciens marchands de fossiles et de minéraux qui étaient collectés bien avant les météorites. Ils ont donc déjà leur réseau », explique Albert Jambon, enseignant-chercheur à l’université Pierre et Marie Curie, à Paris.

Au Maroc, les marchands de météorites qui ont pignon sur rue se comptent sur les doigts de la main. Leurs clients sont des scientifiques, mais aussi des collectionneurs privés. Il y a aussi ceux, plus nombreux, qui font commerce sur la Toile. Il suffit de taper « vente de météorites » sur un moteur de recherche pour trouver de multiples annonces, souvent accompagnées des adresses mails ou même des numéros de téléphone de ces vendeurs. Rien ni personne ne les empêche d’exercer cette activité comme bon leur semble. Un système qui fonctionne bien aujourd’hui car scientifiques et vendeurs y trouvent un intérêt commun. Les premiers manquent d’argent et de temps pour se rendre sur place. Les seconds sont déjà sur le terrain et ont fait de la chasse aux météorites leur métier.

Aucun cadre juridique

Aucune loi ne protège le patrimoine géologique du Maroc. Il y a plus de dix ans, la faculté d’Errachidia a travaillé sur l’élaboration d’une loi. Un projet a été déposé auprès du ministère de l’Energie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement, mais il est resté lettre morte. En Algérie par exemple, la collecte de météorites est interdite. « Ce n’est pas en interdisant que l’on fait avancer les choses. Il faut réglementer la collecte, les exports, doter le pays de structures. Il faut une réflexion de fond qui considère les intérêts de tous les acteurs, scientifiques, commerçants, institutions et populations locales », préconise Hasnaa Chennaoui. Pour elle, la création d’un musée national de météorites est à la fois un rêve et un cheval de bataille. En 2002, elle a pris les devants en adressant un courrier officiel aux ministères concernés. Depuis, silence radio. Pourtant, si les spécimens marocains ne sont pas regroupés au sein d’une structure dédiée, ils risquent de se perdre dans des collections privées. « Il faut un musée pour que le grand public ait accès à ces richesses, que le patrimoine soit conservé et que les scientifiques puissent y faire de la recherche », insiste Hasnaa Chennaoui. Une priorité pour elle comme pour tous les chercheurs marocains qui doivent se battre pour avoir accès à des échantillons provenant de leur propre pays, souvent exposés en France ou aux Etats-Unis.

Si le Maroc ne voit pas encore l’intérêt de collecter et préserver ces perles noires du désert, la Meteorical Society, elle, a décidé de faire confiance à Hasnaa Chennaoui en confiant à l’université Hassan II l’organisation de son prochain congrès, en septembre 2014. C’est la première fois qu’il sera organisé dans un pays arabe.

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