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A contre-courant. Maroc pur arabica

Par Omar Saghi

C’est dans les zones les plus isolées que les caractères les plus purs d’une espèce restent inchangés. Le français parlé par les Québécois ressemble à celui de Molière, les animaux d’Australie gardent des traits partout ailleurs effacés par la féroce sélection naturelle. Ainsi, la culture comme la nature nous instruisent sur la valeur de sauvegarde que constituent les milieux insulaires ou isolés par le froid ou l’éloignement. Peut-être qu’un certain islam fossilisé dans une pratique obsessionnelle et dénuée de sens subsistera à Saint-Denis, et dans quelques autres poches de l’Ile-de-France, pendant que le monde musulman change et évolue. Affaire à suivre, si Dieu nous prête longue vie.

Mais un phénomène inédit a fait son apparition, que ni Darwin ni Lamarck n’auraient sans doute imaginé. Voici des individus qui vivent en Occident, profitent de ses facilités et de ses libertés, et se cabrent dès qu’il est question de leur pays d’origine. Modernité parisienne, authenticité marocaine. Credo tacite de ce parti qui ne dit pas son nom. Pour certains, le bénéficie semble a priori évident. Les hommes par exemple. Liberté sexuelle occidentale et passéisme marocain. Passés les errements de jeunesse européens, une femme les attendra dans son authenticité préservée. Mais il ne s’agit là que d’un exemple, peut-être le plus caricatural, le moins réaliste d’ailleurs. Car pour ces modernistes amoureux d’une pureté marocaine introuvable, il ne faut rien toucher au Maroc de leur enfance pour qu’ils continuent de jouir de l’Occident. Les minijupes casablancaises les chagrinent, à la mesure du bonheur que leur procurent les minijupes parisiennes. Le phénomène se rencontre auprès des touristes également. Que serait le Maroc sans ses pauvres et ses bidonvilles, à quelques heures de vol de l’Europe  ?

Nos Marocains d’Occident, eux, poussent leur attachement à l’authenticité jusqu’à défendre des valeurs rêvées et des pratiques fantasmatiques. Un Maroc aux mœurs plus libres, aux lois plus amènes, aux libertés affichées, les attriste comme un rêve d’enfance saccagé. Leur faudra-t-il désormais aller dans des Afghanistan inaccessibles à la rencontre de leur nostalgie  ? Moins ils comprennent l’islam vécu et plus, depuis Paris et Montréal, ils se battent pour l’islamité menacée du Maroc. Plus ils sont acculturés à leur nouvelle patrie européenne ou américaine et moins ils acceptent l’évolution culturelle du Maroc.

Un Maroc authentique, ce n’est pas un produit bio et équitable, mais un pays et une société qui changent tout en gardant leur identité. Et celle-ci, ce n’est pas par des appels à des croisades culturelles et touristiques qu’elle se préserve, mais en la laissant vivre et suivre sa pente naturelle.

Le rôle réactionnaire, et parfois dangereux, des diasporas est bien connu, dans plusieurs cas (pays d’Europe de l’est, Israël, Asie du sud-est…). Moins on vit quelque part, et plus la fantasmagorie comble le vide de ses délires. Ce mécanisme de projection est nocif  : il fait du pays d’origine l’exutoire de toutes les puretés oniriques. A chaque appel à l’islamité, l’arabité ou la pureté culturelle émis depuis New York ou Paris, depuis un site ou un réseau social, il y a quelque chose de l’écologiste qui réclame l’établissement d’un parc naturel là où des gens réels vivent leur vie réelle. Nous qui vivons loin du Maroc devons peut-être assumer l’âge adulte, qui lâche les amarres et laisse le pays d’hier vivre sa vie. 

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