20 février. Ils ont marché, ils remarcheront !

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Des personnalités de différentes sensibilités nous racontent comment elles ont vécu cette journée mémorable marquant l’émergence d’un mouvement social qui a suscité beaucoup d’espoir et contribué à changer le paysage politique.

 

Khansa Batma Chanteuse

“J’ai pris conscience de ma citoyenneté”

“J’ai grandi le jour où j’ai pris la décision de sortir dans la rue. Le 20 février 2011, j’ai pris conscience de ma citoyenneté et de ma liberté. J’ai grandi avec l’idée que la politique était l’affaire des grands, des adultes, que ce n’était pas pour moi, malgré mes trente ans de l’époque. Lorsque ce mouvement est apparu, j’ai compris que j’avais des droits et des devoirs, et que sortir dans la rue pour revendiquer ces droits était un devoir citoyen. Avec le recul, je suis d’accord avec tout ce que le 20 février a représenté, pour l’espoir qu’il a suscité et le mur de peur qu’il a abattu, mais pas avec tout ce qu’il a revendiqué. Si c’était à refaire, je marcherais encore, sans aucune hésitation. Le contexte de 2011 n’a pas fondamentalement changé : la preuve par l’affaire Amina Filali ou encore le scandale du député Arif. Evidemment, le PJD a besoin de temps pour installer sa politique et mettre en marche ses projets. Mais s’il a hérité des problèmes des gouvernements précédents, il a aussi hérité des mêmes prétextes”. 

 

Maria Karim Artiste

“Un tournant dans ma vie”

“Je n’oublierais jamais cette première manifestation parce qu’elle a chamboulé toute ma vie. A l’époque, j’étais installée en France, et je suis sortie dans la rue par principe, parce qu’il me semblait logique de me joindre à tous les Marocains qui réclament la démocratie et le changement. Ce jour-là, je n’avais que mon appareil photo, mais je me suis rendu compte tout au long de la journée que je vivais un moment historique, qu’il fallait absolument que je filme. Résultat, j’ai passé les neuf mois suivants à suivre les militants du M20 ma caméra à l’épaule, à vivre avec eux les injustices qu’ils rencontraient, comme l’affaire L7a9ed. Je ne sais toujours pas ce que je vais faire de tout ce que j’ai filmé, mais je sais qu’il s’agit de véritables images de notre histoire contemporaine. Deux ans après le 20 février 2011, je me suis installée au Maroc, et j’ai un procès sur le dos, lié directement à mon expérience au sein du mouvement. Cette journée a donc réellement été un tournant dans ma vie”.

 

Abdelhamid Amine

Vice-président de l’AMDH 

“Une journée de l’espoir”

“Je me souviendrai toute ma vie du 20 février. J’attendais ce jour avec impatience, mais aussi avec inquiétude. Le jour J, je suis sorti à Bab El Had, à Rabat. Il pleuvait et les gens commençaient à affluer. Toutes les tendances étaient de la partie. Mon inquiétude s’est transformée alors en un immense espoir, surtout quand j’ai vu des gens improbables prendre part à cette première marche, comme les hommes d’affaires Karim Tazi et Miloud Chaabi. J’ai eu la conviction que tout ce beau monde aspirait au changement, à la justice et à la démocratie. Si c’était à refaire ? On le refera avec le même enthousiasme. La flamme de ce mouvement ne s’est pas éteinte comme le souhaiteraient certains. Elle continuera à animer tous les mouvements sociaux. Ce 2ème anniversaire est d’ailleurs l’occasion d’un nouveau départ et nous le commémorerons de la plus magnifique des manières durant une semaine. C’est un heureux hasard, mais depuis quelques années, le 20 février est la journée mondiale de la justice sociale”.

 

Abdelali Hamieddine

Membre dirigeant du PJD

“Le 20 a changé le cours de l’Histoire”

“C’est une journée qui restera gravée dans ma mémoire pour toujours. J’attendais Mustafa Ramid à la gare de Rabat-Ville, mais j’ai fini par le précéder à Bab El Had où j’ai retrouvé d’autres amis. La vérité est que je craignais une répression par la force de cette manifestation historique. J’ai été aussi très impressionné par la qualité des slogans scandés ce jour-là. Mais aussi par un groupe de jeunes du PJD qui ont brandi le slogan “Baraka !” et qui ont bravé la consigne de ne pas manifester. Cette journée a changé le cours de l’histoire du pays. Quant à refaire l’expérience, je ne pense pas que nous vivons un sentiment de désespoir comme avant le 20 février. Nous avons une nouvelle constitution et un nouveau gouvernement, et nous pouvons déboucher sur quelque chose de concret même si les attentes sont énormes et que nous n’avons pas atteint l’objectif d’une monarchie parlementaire. Mais, dans l’absolu, je reviendrais manifester dans la rue si je constate qu’il y a de graves régressions”.

 

Hamza Mahfoud

Militant du 20 février

“Les politiciens ont surfé sur le mouvement”

“La veille du 20 février, mon oncle, que j’avais perdu de vue, m’a appelé des Pays-Bas pour me demander de ne pas quitter la maison parce que les choses risquaient de mal tourner. Comme je n’arrivais pas à trouver le sommeil en pensant au lendemain, j’en ai profité pour griffonner plusieurs slogans. Le jour de la manifestation, je suis arrivé à 9h du matin avec un ami sur la place des “pigeons” à Casablanca. Il y avait déjà du monde sur place, réunis en petits groupes disparates de 7 à 10 personnes et scandant des slogans contre la cherté de la vie, pour l’amazighité, etc. Comme les militants de la place Tahrir, certains avaient ramené des couvertures et de la nourriture, et entendaient camper sur place. Ce jour-là, j’ai rencontré Mouad L7a9ed. Honnêtement, si c’était à refaire, je redescendrais manifester comme il y a deux ans. Mais cette fois, les militants doivent tisser plus de relations avec les petites gens et, surtout, éviter de se faire manipuler naïvement par les politiciens qui ont surfé sur le mouvement. Enfin, le mouvement doit être mieux organisé au lieu de se contenter d’un noyau dur de leaders”.

 

Ahmed Marzouki

Ancien détenu politique

“Rien n’a changé”

“Dès que j’ai entendu parler de la première manifestation, j’ai décidé d’y aller, en compagnie de ma fille et mes deux fils. Je n’ai pas réfléchi une seule seconde. Pour moi, il s’agissait de mon devoir en tant que citoyen qui aime son pays. Je me devais de sortir dans la rue pour affirmer mon mécontentement. Comme tous les autres manifestants, j’étais là pour demander plus de démocratie, plus de liberté, plus de justice et de dignité. Pour réclamer l’avènement d’un Maroc nouveau. Par la suite, j’ai également participé à plusieurs autres manifestations du M20 dès que mon emploi du temps me le permettait. Malheureusement, deux ans plus tard, j’attends toujours ce changement qui tarde à venir. Il y a eu énormément d’espoirs déçus et, quoi qu’on en pense, rien n’a changé. Il suffit de faire un tour dans le quartier populaire dans lequel j’habite pour s’en rendre compte. La situation sociale des habitants n’a pas bougé d’un iota. Les Marocains sont toujours dans une attente interminable…”

 

Oussama El Khlifi

Membre fondateur du M20

“Il fallait nous démarquer des obscurantistes”

“J’ai passé une nuit blanche avec des camarades à nous poser des questions sur la marche et sur ceux qui vont y participer. Nous avions peur d’être arrêtés le 19 février et nous avons surtout été surpris par la fameuse sortie d’un jeune qui avait déclaré que la manifestation était annulée. Le lendemain, nous nous sommes réveillés à 5 h du matin pour faire un tour à Rabat et voir ce que l’Etat préparait pour nous contrecarrer. Pas grand-chose en fait, la manifestation s’est bien passée. Maintenant, si c’était à refaire, je dirais qu’il nous faudrait éviter bien des erreurs graves : le non-choix de leaders et notre confiance excessive en des professionnels de la politique et du militantisme. Il aurait aussi fallu nous démarquer clairement de tous les mouvements obscurantistes. Cela dit, le M20 existe toujours comme idée et comme ensemble de principes et de valeurs, mais non comme mouvement protestataire. Et, pour résumer, je pense que les raisons sont toujours là pour l’émergence d’un nouveau mouvement social, mieux organisé et plus fédérateur”.

 

Ibtissam Lachgar

 Militante de MALI

“Le rêve devenait réalité”

“La liberté et les droits humains sont loin d’être des acquis au Maroc. Le 20 février 2011, le rêve devenait réalité, la voix du peuple portait suffisamment haut pour s’opposer aux lois archaïques, aux pratiques liberticides et à la corruption, dans le but d’imposer la justice sociale et la démocratie. J’ai manifesté ce jour-là pour un État qui respecte l’égalité, la diversité et la dignité des Marocain(e)s. Le discours du 9 mars masque la poursuite de la domination autoritaire. Le roi nomme une commission. Et c’est une véritable mascarade référendaire qui s’enclenche. La suite ? Une nouvelle constitution octroyée et adoptée à près de 99%, soit un score à la Ben Ali. Mais Rome ne s’étant pas construite en un jour, je continue de croire en une démocratie authentique. Je continue de militer afin de renforcer le rôle de la société civile dans la promotion des droits humains et des réformes démocratiques pour un état de droit, tout en m’opposant à une monarchie absolue de droit divin”.

 

Ahmed Assid

Militant amazigh

“Les vieilles pratiques du Makhzen sont réapparues”

“Je me souviens avoir marché à Rabat le 20 février 2011, de 8h30 du matin à 16h30. Mais, quelque part, le mouvement avait déjà commencé pour moi. Durant les dix jours qui ont précédé la marche, j’ai publié trois articles appelant les membres du mouvement amazigh à se joindre aux manifestations. Il fallait casser la division sur laquelle pariait le régime et unir le mouvement amazigh aux autres forces démocratiques. De toute manière, nous avions compris que le Mouvement du 20 février était l’occasion de transformer l’exigence de la constitutionnalisation de l’amazigh en une revendication populaire de la rue. Cette marche a été un moment historique, je suis heureux d’y avoir participé, mais il faut maintenir la pression. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que nous sommes arrivés à nos objectifs. Et on remarque qu’à peine la pression de la rue relâchée, les vieilles pratiques du Makhzen sont réapparues. Le Mouvement du 20 février a changé beaucoup de choses, mais nous devons maintenir une dynamique ou en créer une nouvelle”.

 

Karim Tazi

Militant associatif

“Les jeunes n’ont pas dit leur dernier mot”

“Il y a deux ans, le 20 février 2011, je montais dans ma voiture à 8h du matin et prenais la direction de Rabat. Je ne savais pas trop vers quoi j’allais mais j’y allais le cœur léger. Une fois sur place, je sors mon BlackBerry pour prendre une photo de la manif et j’appuie sur “envoyer”. Je ne réalisais pas que je commençais là une carrière de live blogueur du M20. Le 20 février sera d’abord une gigantesque éruption d’irrévérence envers un pouvoir en panne d’idées, récalcitrant à la démocratie. L’irrévérence était salutaire mais elle n’était pas suffisante et, dès le mois de mai, le M20 allait expérimenter les limites de cette forme d’action. Calmés par le discours du 9 mars, et lassés par les “non” systématiques d’un M20 qui succombait à la facilité du nihilisme, les Marocains ne demandaient qu’à croire en quelque chose et tourner la page. C’est finalement le PJD, resté tapi pendant tous les mois qui allaient suivre, qui allait tirer les marrons du feu. Mais les jeunes sont… jeunes et ont tout le temps devant eux. Le temps de comprendre leurs erreurs et de revenir à la charge. Ils n’ont pas dit leur dernier mot”.

 

Sion Assidon

Acteur associatif

“L’Histoire ne se répète jamais à l’identique”

“Je suis arrivé à la première heure. J’étais très enthousiaste à l’idée de participer à cette manifestation. En effet, le Mouvement du 20 février a permis de déclencher un élan de revendications. J’étais très heureux de voir ça au Maroc, évidemment. Si demain un mouvement de jeunes nous interpelle de nouveau en revendiquant la démocratie, et en levant les mots d’ordre de “liberté”, de “dignité” et de “justice sociale”, je répondrais bien sûr présent. Et ce d’autant plus si ce mouvement de jeunes réclame la fin du despotisme et de la corruption. Car de ce point de vue, avons-nous réellement avancé ? La séparation des pouvoirs -dont il a été tant question jusque dans le discours officiel- a-t-elle vu un début de réalisation ? Par ailleurs, ces jeunes doivent être capables de s’autocritiquer, se remettre en question, pour aller de l’avant. Comprendre leurs faiblesses et leurs points forts, afin de pouvoir rester fidèles à l’évènement historique dont ils ont été les initiateurs. L’expérience nous apprend que l’histoire ne se répète jamais à l’identique. Surtout si elle ne fait que commencer…”

 

Fathallah Arsalane

Secrétaire général adjoint d’Al Adl Wal Ihsane

“Le Mouvement ne pouvait pas faire plus”

“Nous avons mûrement réfléchi notre participation au sein du Mouvement du 20 février. Nous étions convaincus que ces jeunes, avec qui nous ne partageons pas la même idéologie, étaient dotés d’une vraie conscience politique. Ils souhaitaient lutter contre le népotisme et la corruption, ce qui nous a décidés à prendre part au mouvement. Aujourd’hui, j’affirme en toute objectivité que le 20 février a contribué à aiguiser la conscience politique des Marocains en général. Le mouvement a également joué un rôle décisif pour avorter les scénarios politiques pré-établis du régime, obtenir la libération des détenus d’opinion, etc. A ce stade, nous avons estimé que le M20, tel qu’il était organisé, ne pouvait pas faire plus. Qu’il ne pouvait que s’affaiblir s’il continuait sur la même lancée. La Jamaâ est une organisation pragmatique. Si un nouvel appel est lancé, nous étudierons tous les aspects liés aux objectifs, aux acteurs et aux moyens dédiés avant de décider de notre participation. Mais sur le principe, nous soutenons toute initiative qui permet au peuple marocain d’obtenir de nouveaux droits”.

 

Momo Merhari

Activiste culturel

“Je remarcherais, mais sans les barbus”

“J’ai marché le 20 février 2011. Il pleuvait ce jour-là à Casablanca. Il faut dire que je suis sorti au début par pure curiosité, pour voir ce qu’allait donner ce Printemps arabe version marocaine. Je me suis reconnu dans pratiquement toutes les revendications du mouvement. C’était sympathique de voir enfin des jeunes défier la loi du silence, et dire ce qu’ils pensent à haute voix, sans avoir peur. Mais mon engouement pour le mouvement n’a pas duré, puisque je me suis arrêté à la troisième marche. La raison ? Je ne voulais pas faire le jeu des islamistes, qui ont vite pris le dessus. Je peux comprendre que les jeunes du M20 y ont vu une simple alliance de circonstance, puisque l’objectif était le même. Mais on ne peut pas revendiquer la démocratie en marchant avec des fascistes. Si c’était à refaire, je marcherais encore une fois, mais sans les barbus”.

 

Aadel Essaadani

Activiste culturel

“On a été endormis par la nouvelle Constitution”

“C’est sous la pluie que j’ai marché ce 20 février 2011. Parce que j’y croyais d’abord, et parce qu’il fallait aussi faire nombre pour arracher quelque chose. C’est venu aussi dans la foulée des révolutions tunisienne et égyptienne, et je portais beaucoup d’espoir en ce mouvement. Je me rappelle encore de l’ambiance bon enfant qui régnait ce jour sur la place des pigeons à Casablanca. Et c’est la mixité sociale qui m’a le plus marqué. Il y avait toutes les classes sociales, tous les courants politiques et tous les sexes. Il y en a même qui sont sortis en famille. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme on le souhaitait. On a été endormis par la nouvelle constitution, et la mauvaise organisation du mouvement a fini par le tuer. Même s’il se disait anarchiste, le M20 devait utiliser les mêmes armes que les politiques pour gagner des points. Il fallait faire dans la proposition plutôt que dans la simple protestation. Mais le plus important, c’est que l’espace public ait retrouvé sa place dans le débat politique. C’est au moins ça de gagné”.

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