Reportage. Au cœur de “Dog city”

Par Réda Mouhsine

Même si le parlement a adopté une loi criminalisant la détention de chiens dangereux, des canidés de toutes sortes sont vendus dans un marché à ciel ouvert, en plein centre de Casablanca. Visite guidée.

Il est 10h du matin et les rues entourant le grand souk de Korea sont déjà noires de monde. Ce grand marché, véritable caverne d’Ali Baba à ciel ouvert, est niché en plein milieu du quartier populaire de Derb Soltane. L’endroit est tellement animé qu’il n’y a plus de place pour la multitude de vendeurs ambulants venus y écouler leur marchandise, parfois obligés d’installer leurs étals à même le sol. Tant pis si les automobilistes n’arrivent plus à circuler. Ici à Korea, ce sont les marchands qui font la loi. Des marchands qui vendent tout et n’importe quoi, neuf ou d’occasion : vêtements, électroménager, articles de décoration, meubles… Non loin du grand souk, pile-poil sur le boulevard Mohammed VI, on aperçoit une foule dense et compacte, sur une sorte de terrain vague. Des aboiements de chiens, provenant de cet endroit, se font plus insistants. Eh oui ! On trouve même un souk de chiens, et pas n’importe lesquels, puisqu’il s’agit, entre autres, de ceux que la loi qualifie de chiens dangereux.

 

 

Pitbull, doberman, etc.

 

Une fois par semaine, Mounir se rend à Korea pour “gagner son morceau de pain”, comme il se plaît à le dire. À l’entendre, on croirait qu’il vient au souk pour écouler des marchandises courantes, comme c’est le cas de la majorité des marchands ici. Seulement voilà, le jeune homme est accompagné de deux molosses, ainsi que d’une demi-douzaine de chiots. Vous l’aurez deviné, le business de Mounir est de vendre des chiens. Situé entre le boulevard Mohammed VI et l’avenue Chouaïb Doukkali, un terrain vague d’environ 5000 m2 sert d’espace géant où les vendeurs viennent proposer leurs bêtes. Des caniches aux chihuahuas, en passant par les bergers allemands, une multitude de races sont présentées aux éventuels acheteurs. Même si, ici, une race attire l’attention plus que toute autre : le pitbull. On en voit de toutes les couleurs et de toutes les tailles, munis ou non de muselières. Les pitbulls sont ici de véritables stars, et il n’est pas rare que des combats aient lieu, histoire pour les vendeurs de rassurer sur la bonne forme de leurs chiens.

 

Mounir, lui, transporte ses chiens sur un triporteur tous les week-ends à Korea : les souks canins n’ont en effet lieu que les samedis et dimanches. C’est largement suffisant, selon plusieurs sources, pour écouler quelque 300 chiens, dont les prix varient énormément. Alors qu’on peut se procurer un petit berger allemand à seulement 800 DH, le prix du doberman peut atteindre 7000 DH. Des prix en général deux fois moins chers que ceux que l’on trouve chez les magasins animaliers. Ici, comme partout ailleurs dans le souk, c’est la loi de l’offre et de la demande qui prime. Alors, d’où peut bien provenir la demande ? “Beaucoup de personnes riches achètent leurs chiens ici pour qu’ils leur servent de chiens de garde. Mais pas seulement, puisqu’on arrive à vendre des chiens même à des administrations”, répond Mounir, qui omet d’ajouter que nombre de molosses peuvent littéralement servir d’armes à de nombreux délinquants, et ce ne sont pas les riverains qui vous diront le contraire.

 

 

Tueurs nés

 

Originaire de Tit Mellil, une bourgade située dans la périphérie de Casablanca, Mounir y réside encore, et c’est là qu’il “dresse”, assure-t-il, ses chiens depuis leur naissance. “Je ne suis pas comme les autres vendeurs qui dressent leurs bêtes afin qu’elles deviennent dangereuses. Au contraire, moi je leur apprends à être disciplinées devant leur maître”, déclare Mounir à propos de ses pitbulls. S’il tient absolument à se défendre, c’est qu’ici à Korea, riverains et marchands commencent à montrer leur ras-le-bol. “On n’arrive plus à avoir de clients à cause de ces chiens, les gens n’osent plus s’aventurer par ici”, se plaint un vendeur ambulant de caleçons, la barbe bien fournie. L’exaspération est ici partagée par un grand nombre de marchands, mais également de riverains, qui assurent avoir constaté de nombreux cas de morsure auprès des habitants du quartier. Naturellement, les chiens exposés à la vente sont tous dépourvus de carnet de santé, encore moins de pedigree. Au grand dam des professionnels du secteur. Nombre de vétérinaires et de responsables de magasins animaliers s’élèvent contre la vente illégale de chiens, comparant ces endroits à de véritables zones de non-droit. Car dans la zone dédiée à la vente de chiens à Korea, tout est fait au noir, et les autorités semblent quasi absentes des lieux, si l’on excepte quelques mokhaznis éparpillés ça et là.

 

 

La règle du jeu

 

Il est 16h. Mounir est déjà prêt à rentrer chez lui. Résultat des courses, une seule de ses bêtes a trouvé preneur. Le prix ? 1200 DH pour un petit chiot. “Ce n’est pas exceptionnel. Mais, au moins, avec cette somme je pourrai m’en procurer deux autres”, tient-il à positiver. À la tombée de la nuit, plus une âme ne circule sur ce terrain vague qui, auparavant, servait de petit parc d’attractions. Les chiens y sont vendus depuis une dizaine d’années seulement et les autorités locales ne semblent pas s’en émouvoir outre mesure, au moment même où le parlement est en train de se pencher sur la question. La loi 56-12 a en effet été adoptée à l’unanimité par une commission de la Chambre des représentants. Interdisant la vente et la détention de chiens dits dangereux, incluant des peines de prison allant jusqu’à 5 ans de détention pour une simple morsure, la loi crée l’événement, poussant ses défenseurs et ses détracteurs à avancer leurs pions. Une chose est toutefois sûre, les vendeurs de chiens de Korea ne sont pas près de lâcher le morceau. Ils se débrouilleront toujours autrement, loi ou pas loi.

 

Législation. La loi de la discorde

à peine adoptée, la loi 56-12 a suscité une levée de boucliers auprès des défenseurs des droits des animaux dans le royaume. Acteurs associatifs, vétérinaires ou simples amoureux de l’espèce canine, tous ont décidé de donner de la voix contre ce qu’ils n’hésitent pas à qualifier de loi “exterminatrice”. Une pétition circulant sur la Toile, dont le principal mot d’ordre est d’empêcher la loi d’être appliquée, a recueilli quelque 25 000 signatures. “La loi 56-12 a été adoptée et va être applicable si nous ne nous mobilisons pas rapidement pour la bloquer”, peut-on lire sur le descriptif de la pétition. Si les détracteurs de la loi s’y opposent principalement par souci de défense des animaux, ils n’hésitent pas, non plus, à pointer le manque de débat préalable avant l’adoption de cette loi, ainsi que son manque de précision. En cause, le texte de loi n’a toujours pas introduit de liste nominative des races dites dangereuses. Ce qui, selon ses détracteurs, pourrait conduire à des dérives, aussi bien de la part des autorités que des propriétaires de chiens eux-mêmes. Toutefois, cette la loi a aussi ses défenseurs. “On enregistre près de 11 000 morsures par an au Maroc”, indique Azouz Awane, président de l’Association Najwa des victimes de chiens (ANVC), qui estime que ces bêtes constituent une véritable menace pour la sécurité publique.