Zakaria Boualem pourrait bien être moins cynique que nous finalement ...

Par Réda Allali

Zakaria Boualem voudrait vous parler cette semaine d’un certain Abdelmoughit Belfrit. Ce brave homme est fonctionnaire, sa mission consiste à délivrer des autorisations de construire pour des projets immobiliers. Il en profite pour ramasser quelques enveloppes au passage parce qu’il estime que les promoteurs gagnent suffisamment d’argent comme ça. Attention, cet homme est peut-être un corrompu, mais il a une éthique. Il ne délivre des autorisations de construire que pour les dossiers irréprochables. Quand on lui soumet un dossier pourri, il laisse un peu mariner le promoteur, puis accepte quand même mais l’enveloppe est plus grosse, c’et sa façon de pénaliser les gens qui font n’importe quoi. C’est une éthique, oui, oui, ne discutez pas s’il vous plaît, et merci. Bref, ce bon Abdelmoughit Belfrit est tombé cette semaine sur un spot radio terrifiant qui s’achevait sur une voix sombre et menaçante : “Eloignez-vous de la corruption !” Le spot lui expliquait que la corruption, eh ben c’était pas bien. Il a été frappé par cet argumentaire, touché par la voix qui semblait venir de l’au-delà, remué au plus profond de son être : crise de larmes, mauvaise conscience, angoisses, dégoût de soi, etc. Dès le lendemain matin, il s’est mis à faire son travail consciencieusement, tel le fonctionnaire suédois, ou du moins l’idée qu’on s’en fait ici. Il a même appelé les promoteurs pour leur proposer un remboursement. Il avait enfin quitté les ténèbres pour entrer dans les lumières de la vertu. C’est magnifique, Zakaria Boualem est ému, c’est très beau.

 

Abdelmoughit Belfrit n’existe pas. Cette histoire est une fiction. Des corrompus existent, oui, en quantité abondante et de bonne qualité, mais des corrompus qui changent de comportement avec un spot radio, une affiche ou un petit pin’s, non. Zakaria Boualem est catégorique. Ces actions sont donc inutiles, voire ridicules. Elles sont même dangereuses, puisqu’elles diffusent l’idée sournoise que nous luttons contre cette peste, alors qu’on ne fait rien du tout, à part gesticuler mollement. Comment procéder, alors ? On pourrait peut-être poursuivre en justice Abdelmoughit Belfrit, mais il est très probable qu’il ferait l’objet d’une enquête menée par des policiers corrompus, jugé par un tribunal corrompu et enfermé dans une prison gérée par des gardiens corrompus. C’est affreux, nous sommes cernés. Arrivé à ce stade, la corruption n’est pas un dysfonctionnement mais bien un mode de gouvernance, la base de notre système. Toute solution qui ne démarre pas par ce constat est vaine. Zakaria Boualem se souvient que lorsqu’il était gamin, dans les années 1980, on ne pouvait pas parler ouvertement de corruption, c’était tabou. Au moins, il se dégageait de cette censure l’idée diffuse que ce truc n’était pas normal. Aujourd’hui, les gouvernants eux-mêmes nous parlent de la corruption comme d’une donnée, un truc contre lequel on ne peut rien, comme les marées, et c’est presque pire. Et nous, Marocains, acceptons cet état de fait parce que tout le monde y trouve plus ou moins son compte. Oui oui, il est bien possible que nous ayons une certaine tendresse pour l’idée qu’il puisse y avoir un peu de flou autour de nous… Si cette hypothèse vous choque, sachez qu’elle choque aussi Zakaria Boualem, mais il ne trouve aucune autre théorie capable d’expliquer le fait que tout le monde arrive à supporter quelque chose que tout le monde critique, et qui empire. Oui, posez-vous sincèrement la question : la corruption augmente-t-elle ou régresse-t-elle ? Ben voilà… La destruction des valeurs dans notre pays est une véritable catastrophe, un désastre abominable qui pourrait bien en annoncer d’autres. Quand Zakaria Boualem a commencé à s’exprimer dans ces colonnes, il a été taxé de cynisme. Aujourd’hui, c’est le niveau de cynisme et de désenchantement l’entourant qui l’effraye. Mais tout ceci n’est pas grave, bien sûr, parce que c’est la Coupe d’Afrique qui va démarrer. Et nous allons gagner, c’est une évidence. Parce que c’est nécessaire, nous en avons besoin. Et merci

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