Reportage. Le foot en rose

Par Hicham Oulmouddane

Au moment où se déroulait la finale de la Coupe du trône entre les FAR et le Raja, une autre finale avait lieu. Celle du football féminin, qui a opposé l’équipe de Khénifra à celle de Laâyoune. TelQuel  était de la partie.

Dimanche 18 novembre. Il est 9h du matin quand les deux autocars qui transportent l’équipe du Chabab Atlas Khénifra et celle de la Municipalité de Laâyoune arrivent au stade municipal de Témara. Aujourd’hui, c’est le grand jour : il s’agit de la finale de la Coupe du trône de football féminin, qui va opposer les deux formations qui dominent cette section au Maroc. Dans les gradins, quelques dizaines de supporters, dont plusieurs femmes, commencent à prendre place. “Nous sommes partis à 6h du matin de Khénifra pour encourager notre équipe”, lance une mère venue supporter sa fille, qui occupe un poste de défenseur de l’équipe du Moyen-Atlas.  Dans les tribunes, quelques spectateurs locaux, en majorité des hommes. Ils assistent pour la première fois à un match entre filles et n’hésitent pas à lancer des propos machistes à leur encontre.

 

Comme un garçon

11h. L’arbitre siffle enfin le début de la rencontre. Sur le terrain et aux abords, il n’y a que des femmes. Deux fliquettes pour maintenir l’ordre, quatre arbitres dont l’une est flic dans la vraie vie, en plus d’une responsable de la Fédération de football. Premier constat, aucune des joueuses ne porte le voile. Leurs cheveux sont coupés à la garçonne ou coiffés en chignon. Dès l’entame, l’équipe de Laâyoune prend l’initiative et surprend les Khénifries, qui ont du mal à entrer dans le match. Mais globalement, les deux équipes traînent un peu des pieds et la fatigue se ressent sur le terrain. Et pour cause, les joueuses ont enchaîné trois matchs en une semaine. “Nous avons appris la veille que nous allions jouer les demi-finales le 15 novembre. Le jour du match, les équipes étaient sur le terrain du KAC de Kénitra alors que nous n’avions pas encore l’autorisation de la ville pour y jouer”, nous confie Rachid Bouziane, secrétaire général de l’équipe de Khénifra.

Ce n’est pas du très grand football, mais le jeu est divertissant. On aurait presque l’impression de regarder un épisode de Tom et Jerry, au ralenti. Dans les gradins, les supporters s’impatientent, ils veulent plus de rythme. L’unique caméraman de la chaîne Arriyadia qui s’est déplacé pour l’occasion semble se demander ce qu’il fait là. A l’exception de quelques figures de style, le kick and run domine la première mi-temps et les deux équipes regagnent les vestiaires sur les rotules, sous les regards mécontents de leurs coachs. Les joueuses vont probablement se faire remonter les bretelles dans les vestiaires. Pourtant, d’après le staff, il n’en sera rien. “Avec les filles, la pédagogie doit être de rigueur. Elles prennent trop les choses à cœur. Il ne faut pas leur crier dessus ni les vexer. Il faut plutôt les encourager, leur donner confiance en elles. Bref, tout se joue sur le mental”,  nous confie Hakim Sabri, l’entraîneur des Khénifries.  Bien entendu, nous n’assisterons pas au debriefing, l’accès aux vestiaires étant interdit à la presse.

 

Pas de télé, pas de blé

Créée il y a quinze ans, la section de football féminin de Khénifra a été développée pour redorer l’image d’une région à la réputation autrefois sulfureuse. “Quand l’équipe a été montée, les parents rechignaient à voir leurs filles taquiner le ballon en short. Mais les mentalités ont changé depuis”, se souvient Rachid Bouziane. De leurs côté, les autorités locales ont décidé d’accompagner l’équipe en lui versant une dotation annuelle de 120 000 DH, plus la mise à disposition des infrastructures de l’équipe masculine locale. “Notre équipe tourne avec un budget annuel de 800 000 DH qui proviennent du conseil régional, de la fédération et de la présidente de l’équipe”, explique le secrétaire général du club. Côté sponsoring, il est quasi inexistant puisque les matchs se jouent généralement le matin, devant des gradins vides. Ils ne sont jamais couverts par la presse, et ne génèrent donc pas de droits télé. Malgré les difficultés financières, les équipes engagent des joueuses professionnelles. C’est le cas de Fatimatou, d’origine sénégalaise, en contrat avec l’équipe de Khénifra. Elle touche un salaire mensuel de 2500 DH par mois, en plus d’un logement de fonction. Pour le reste de l’équipe, les salaires ne dépassent pas les 1500 DH avec une prime de 200 à 300 DH en cas de déplacement. Afin d’attirer les meilleures joueuses du championnat, l’équipe des FAR n’a pas hésité à leur proposer un poste au sein de la gendarmerie. Plus opulente, l’équipe de la Municipalité de Laâyoune tourne avec un budget annuel de 1,2 million de DH. Normal, le président de l’équipe n’est autre que Hamdi Ould Errachid, un acteur politique majeur de la région du Sahara.

 

Saâdia vs. Malika

Après la pause, les deux équipes reviennent sur la pelouse remontées à bloc, déterminées à gagner. Elles ont l’œil du tigre. L’équipe de Khénifra enchaîne une série d’attaques qui se brisent sur la défense de Laâyoune, à l’affût d’un contre pour surprendre l’adversaire. Au fil des minutes, le jeu se corse et les duels deviennent de plus en plus musclés. Mais à la fin de la deuxième mi-temps, le score est toujours inchangé, zéro partout. Pour départager les deux équipes, des séances de tirs au but sans passer par la case prolongations. Dans les gradins, le suspense est à son comble.  A 5 – 5, la joueuse de l’équipe de Laâyoune rate son tir, détourné par Saâdia. Malika, la gardienne de Laâyoune, arrête le penalty suivant et remet son équipe à égalité. Mais ce n’est pas l’avis de l’arbitre, qui va invalider le tir, arguant que la gardienne n’était pas sur sa ligne avant le départ du ballon. Aïcha (Chabab Atlas Khénifra) reprend alors l’essai pour la deuxième fois et envoie son équipe au firmament : les Khénifries remportent le trophée. Sur le terrain, c’est la pagaille. D’un côté, dans le camp des gagnantes, c’est l’euphorie, l’heure est à la fête et aux embrassades. Mais du côté adverse, c’est colère et déception. L’équipe de Laâyoune et son staff technique s’en prennent à l’arbitre, qu’ils accusent d’impartialité. Au bout de quelques minutes, la discussion s’envenime, les insultes fusent et les Sahraouies en viennent aux mains. “Il  ne faut pas croire que les filles sont des tendres. Elles sont souvent mauvaises perdantes. Parfois, les joueuses se crêpent le chignon en plein match. Et elles n’hésitent pas à attaquer les arbitres. Les violences à l’égard de ces derniers sont légion”, nous raconte, d’un air amusé, Mohamed Sellak. Avant d’ajouter : “C’est pour cela que beaucoup de femmes arbitres préfèrent les rencontres masculines plutôt que les féminines”. Ce jour-là, sans l’intervention des policières, les choses auraient sûrement dégénéré en bagarre générale. Qui a dit que les filles étaient des petites natures ?

 

Histoire. La femme est l’avenir du foot !

La naissance du football féminin marocain remonte à 1998 quand la fédération de football impose la généralisation des sections féminines à tout le Maroc. Dans la précipitation et l’improvisation totales, quelques équipes seront constituées. “On ne disposait pas d’équipe de minimes, ni de cadets, alors on recrutait à tout-va des filles qui ne maîtrisaient même pas les règles du football”, se souvient Mohamed Sellak. Le premier championnat sera organisé en janvier 1999, mais, depuis, la discipline va évoluer, tirée par les grandes équipes qui se sont dotées de sections féminines. Actuellement, le championnat est constitué de 20 équipes organisées en deux poules, nord et sud. Le champion est désigné grâce à une finale qui oppose les premiers des deux poules. “Malheureusement, c’est un championnat qui dure 9 mois à cause d’une programmation aléatoire des matchs et de la disponibilité des terrains”, souligne Sellak. Outre le public rare et les médias qui ne suivent pas, la parité n’est pas encore de mise de la part de la fédération, puisque l’équipe qui remporte la Coupe du trône reçoit 100 000 DH et les perdantes 60 000, contre respectivement 2,5 millions et 1,5 million de DH pour les hommes. Sacrée différence !

 

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