Merci pour la polémique

Par Karim Boukhari

Il y a quelques jours, un navire affrété par une ONG néerlandaise a tenté d’accoster dans le nord du royaume pour pratiquer des avortements en série. Comme prévu, le “bateau de l’avortement” a été empêché de pratiquer la moindre opération. Mais était-ce son but ? Non, évidemment. L’ONG néerlandaise, qui a agi de plein concert avec le Mouvement alternatif marocain MALI, déjà responsable d’un déjeuner sur l’herbe pendant le ramadan 2009, voulait simplement réussir ce qu’on appelle un coup médiatique. Un show pour attirer l’attention sur un sujet dramatique : l’avortement. L’interdiction frappée du sceau des autorités marocaines, la colère des conservateurs et des bien-pensants, voire la production littéraire entre pro et anti “bateau”, tout cela a participé à la réussite du show. Le but était la polémique et polémique il y a eu. C’est utile. Personnellement, je dis chapeau.

Au Maroc, près d’un millier de femmes avortent chaque jour clandestinement, souvent dans des conditions d’hygiène et de soutien psychologique épouvantables. D’autres femmes n’ont pas cette “chance” de pouvoir avorter puisqu’une moyenne quotidienne de 150 accouchent clandestinement et 24 parmi elles, soit une sur six, abandonnent leur bébé à la naissance*.

Vous pouvez imaginer la stigmatisation dont souffrent, tout au long de leur vie, les mères et, plus encore, les “nés sous X” qui représentent, globalement, un enfant sur dix. Enorme. Légalement, l’avortement est interdit puisque considéré comme crime contre l’humanité. Les autorités ferment pourtant les yeux devant cette pratique qui a concerné, un jour ou l’autre, la plupart des familles marocaines.

Quel est l’horizon qui s’offre, aujourd’hui, devant les centaines de milliers de Marocains nés sous X ? Pas grand-chose : grandir à l’orphelinat ou bénéficier d’une kafala, l’équivalent d’une adoption mais au sens prise en charge sans aucun droit de filiation ni succession.

En ce moment même, à Taza, dans le nord-est du royaume, une jeune femme victime de viol, tombée enceinte de son violeur, incapable d’avorter, a pu établir scientifiquement la paternité de sa fille de deux ans sans que le tribunal ne lui rende justice**. Les tests ADN ont établi la paternité du violeur mais la justice, en première instance comme en appel, ne veut pas en entendre parler, se reposant sur un article de loi, promulgué en 1983, qui explique en substance que l’enfant du zina (relation extraconjugale, illicite) reste un enfant du zina et n’a aucun droit de filiation. La réforme du Code de la famille en 2004 et la nouvelle Constitution de 2011 n’y ont rien changé. Un enfant né sous X est considéré, du point de vue du législateur marocain, comme un sous-citoyen, un éternel sous X même si la science venait à établir l’identité de son père. Et même si son père biologique en venait à le reconnaître…

Voyez comment, partis d’un gentil navire néerlandais tentant d’accoster au large de Tétouan, nous sommes arrivés au creux de la vague : une justice très en retard sur la néo-réalité de la société. Avec toute la cascade d’injustices et de catastrophes sociales à la chaîne. Que faire ? La société civile mène un combat d’avant-garde depuis plusieurs décennies. Elle est très peu soutenue par les décideurs politiques et souvent mal comprise par la société traditionnelle. Plutôt que de rester les bras croisés, elle tente, en plus de la voie consensuelle, d’enclencher des actions spectaculaires. Le “show” de MALI et de l’ONG néerlandaise est à inscrire dans cette veine. Ce n’est pas du tout gratuit. Ce n’est surtout pas contre-productif. Ce sont des coups de boutoir, des attaques destinées à affaiblir le monstre-système avant de le faire craquer, cela revient à choquer pour réveiller et se donner une chance d’avancer. Je le répète, c’est utile.

Croiser les bras et croire que tout le problème peut être réglé en menant campagne pour la seule prévention, revient à dire que la principale cause du divorce s’appelle le mariage. Ou que le meilleur moyen de ne pas tomber est de ne pas marcher. Ce n’est pas sérieux.

 

* ces chiffres non officiels ont été obtenus auprès de plusieurs associations féminines.

** la victime, soutenue par l’association Solidarité féminine, est en dernier recours devant la Cour suprême.

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