Reportage. Le ring de l’espoir

Par Mohammed Boudarham

Dans le club municipal de boxe de Mohammedia, des jeunes en difficulté côtoient des personnes handicapées et des champions nationaux. TelQuel s’est rendu dans cette pépinière de talents où aucun obstacle ne semble insurmontable.

Jeudi, 18h. Dans la salle d’entraînement du quartier populaire El Alia, à Mohammedia, des jeunes de tous âges s’échauffent autour d’un ring aux dimensions imposantes. Près de la porte, trois mères de famille sont assises sur un banc. Comme beaucoup de mamans, elles accompagnent leurs enfants à leur séance de sport. Ces derniers, bien que handicapés, oublient tous leurs traumatismes et leurs blessures et se dépensent sans compter une fois chez leur coach, que tous appellent Ammi Nabil. Bien plus qu’un entraîneur, Nabil Meniame, 45 ans, est considéré comme un ange gardien qui apprend aux enfants à dépasser leur handicap et leurs limites, dans une atmosphère où le respect est le maître-mot.

Adil, Rachid, Maxy et les autres

Le club de boxe, c’est avant tout des histoires d’amitiés et de rencontres avec de fortes personnalités, à l’instar de Adil. Ce soir, c’est jour de repos pour ce grand gaillard de 28 ans, mais il vient quand même au club pour voir ses copains. A l’aise dans ses baskets, une main calfeutrée dans la poche de son blouson, le jeune homme arbore une dégaine à la Jamel Debbouze. Comme l’humoriste de Trappes, il a complètement perdu l’usage de sa main droite. Mais il parle avec plaisir et de manière totalement décomplexée de son sport favori, la boxe, qu’il pratique depuis 14 ans grâce à l’accompagnement de Nabil Meniame. Son histoire, digne du grand écran, a même fait l’objet de reportages sur plusieurs chaînes de télévisions étrangères.

Lorsqu’on lui demande s’il n’est pas frustré de ne pas pouvoir boxer en compétition, il répond avec un regard malicieux : “Pas du tout. Je suis heureux comme ça, surtout que j’ai la chance de pouvoir boxer contre des champions nationaux, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde”. Gaucher malgré lui, Adil a boxé au cours de matchs d’exhibition—programmés en première partie de compétitions nationales— contre des stars du ring comme Mohamed Achik. Il est également très fier d’avoir transmis le virus de la boxe à un de ses voisins de quartier, nommé Rachid, qui est atteint de myalgie, une maladie neurologique. Grâce à ce sport, ce dernier a retrouvé le sourire et vient s’entraîner trois fois par semaine, accompagné de sa mère.

La joie de vivre, Maxy, 21 ans, l’a également retrouvée en croisant la route de l’entraîneur Nabil Meniame. Venu de France et installé avec sa famille à Mohammedia depuis 5 ans, ce jeune homme trisomique s’entraîne depuis maintenant trois ans et demi avec les poulains de l’Oncle Nabil et est même devenu la mascotte du club. “La première fois, je savais que cela n’allait pas être facile. Mais j’avais prévu un petit scénario pour qu’il dépasse son appréhension”, se souvient Meniame. L’astuce ? L’entraîneur a confié un sifflet d’arbitre à Maxy et ce dernier s’est pris au jeu. Depuis, son quotidien et celui de sa famille se sont nettement améliorés. “C’est la seule activité qu’il a et elle lui est très bénéfique : il est devenu plus autonome, plus calme, il communique avec plus de facilité et s’est même fait des amis”, raconte Nathalie, sa mère, émue.

Eye of the tiger

L’entraîneur a su créer un environnement très stimulant pour ces jeunes handicapés, puisque dans la salle d’entraînement, ils ont la possibilité de côtoyer des sportifs de haut niveau. Ainsi, Maxy a pu  “croiser le gant” avec Mohamed Arjaoui, 34 ans, trois fois champion du Maroc, ou encore Taoufik Zaz, demi-finaliste du championnat national en 2008 et 2009. D’autres boxeurs très prometteurs fréquentent aussi le club, a l’instar de Badreddine Haddioui —sélectionné aux JO de Londres cet été— et Ikram Naji, vice-championne du Maroc (57 kg) en 2010. D’ailleurs, dans le milieu de la boxe, Nabil Meniame —qui a fait partie du staff technique de l’équipe nationale— est réputé pour avoir l’œil pour repérer les futurs champions. Boxeur et fils de boxeur, c’est un pugiliste passionné, qui a été quatre fois champion de la ligue Chaouia et finaliste du championnat national en 1994. Père de quatre filles, Ammi Nabil partage son temps entre sa famille, le club de boxe —où il entraîne bénévolement— et son travail à la police ferroviaire. En dehors de la salle d’entraînement, l’homme passe de longues heures à bord des trains : “Cela me permet de me faire une idée très claire de la société marocaine et des problèmes des jeunes, et ça m’aide dans ma mission”, nous confie-t-il.

Nabil Meniame n’est pas un simple coach, il participe aussi à la réinsertion des “enfants de la rue” en leur transmettant la passion de la boxe. Il a trouvé du soutien du côté de l’Association Kasbah. “Je travaille aussi avec les jeunes des quartiers pauvres de la ville et même des villes avoisinantes comme Bouznika et Skhirat”, nous confie-t-il. La journée, les jeunes les plus déshérités poursuivent leurs études ou des formations professionnelles au sein du centre de l’Association Kasbah. Le soir, ils viennent s’entraîner au club de boxe auprès de Nabil Meniame, qui prend son rôle d’entraîneur-éducateur très à cœur. Il lui arrive même de faire des rondes nocturnes dans les zones chaudes de Mohammedia, pour s’assurer que ses protégés ne “replongent” pas.

La réinsertion par la boxe

Car il arrive aussi que des jeunes renouent avec leurs vieux démons. L’exemple le plus emblématique est celui d’un boxeur du club, R.L (25 ans), qui, après avoir connu le succès, est retombé dans la petite délinquance. Issu d’une famille très pauvre, ce pugiliste a disputé il y a quelques années la finale du championnat national et a même réussi à faire partie de la sélection nationale d’un grand club de la capitale. “Sauf qu’il a pris la grosse tête et a mal tourné à un moment donné”, confie Nabil Meniame. Mais après plusieurs séjours en prison pour des petits délits, il s’est remis en question et a renoué avec les entraînements.

Cependant, pour mener ce travail de réinsertion, le club de boxe de Mohammedia —qui compte 120 adhérents— dispose de très peu de ressources. La salle fonctionne grâce à une subvention de la municipalité et au matériel fourni par la fédération. Parfois, des dons de mécènes viennent compléter son financement. Et les cotisations des adhérents ? “Ceux qui en ont les moyens versent 50 DH. Pour le reste, on n’impose rien à personne. Je préfère que ceux qui sont dans le besoin utilisent cet argent pour venir au club”, explique Nabil Meniame. 

 

Zoom. Un vivier de champions

Le club municipal de boxe de Mohammedia compte parmi ses adhérents des espoirs de la boxe nationale comme Taoufik Zaz, le protégé de Khalid Rahilou, grand champion international souvent comparé à Marcel Cerdan. Ce pugiliste de 25 ans vient s’entraîner dans cette salle, aux côtés d’autres boxeurs très prometteurs comme Bilal, 17 ans. Champion du Maroc chez les cadets, il ambitionne aujourd’hui de décrocher le titre de champion du Maroc dans la catégorie des juniors (91 kg). Et il est entre de bonnes mains puisque le coach du club, Nabil Meniame, a été à l’origine de belles victoires telles que celles de Mohamed El Arjaoui, 34 ans, trois fois champion du Maroc et 4ème aux derniers Jeux olympiques de Pékin, en 2008. Originaire des bidonvilles de Fédala, le boxeur s’entraîne chez Ammi Nabil, qui l’a repéré quand il n’avait que 14 ans. “Personne ne croyait que le garçon chétif qu’il était pourrait tenir tête un jour aux adversaires les plus coriaces de la catégorie des super lourds”, se souvient un proche de Mohamed El Arjaoui. A présent, El Arjaoui (95kg) fait partie des “grands” et est même sélectionné pour les JO de Londres cet été, ainsi qu’un autre poulain du club, Badreddine Haddioui (75kg).

 

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