Zakaria Boualem a eu son bac sans triche...

Par Réda Allali

Zakaria Boualem a passé son bac à Guercif, il y a très longtemps. Il n’avait pas triché, bien sûr, question d’orgueil. Peut-être aussi parce qu’un de ses oncles les plus ombrageux était surveillant et qu’il aurait envoyé notre héros à l’hôpital s’il l’avait surpris, juste avant de prévenir son père qui l’aurait envoyé au commissariat après. Cette semaine, Zakaria Boualem a appris que le bac 2012 avait été largement entaché d’une opération de cyber-triche basée sur, en gros, des téléphones portables, du facebook et un certain laisser-aller en termes de surveillance. Félicitations, les jeunes, vous avez compris, assimilé et appliqué la seule chose véritablement utile dans notre pays : l’art de la feinte. On dit la feinte pour ne vexer personne, hein… Toujours cette semaine, une affaire d’échanges de primes entre deux hauts fonctionnaires a surgit soudain. Moi je te file neuf miliounes par mois aux frais de mon administration et toi, tu me donnes neuf miliounes aux frais de la tienne. Un truc pas illégal, loyal même. Une feinte croisée, finalement. Zakaria Boualem a suivi ce truc du coin de l’œil gauche, il se disait que ce n’était pas très grave puisque ces gens là avaient disparu… Al hamdoulillah, il se trouve à leur place de nobles barbus connus pour leur probité et leur grande rigueur morale. Sauf que leur patron, en 2008, avait traité des musiciens marocains de dépravés sexuels, drogués, et un truc qui m’échappe aujourd’hui… Ah oui, sionistes, bien sûr, à moins que ce ne soit satanistes. Bref, vous connaissez la liste, piochez dedans. Le tout sans preuves, surtout pas de preuves… Donc cet homme qui lutte contre la corruption pratique la diffamation. C’est dommage, on aurait voulu y croire. Certes, pour la plupart des gens, il est plus grave de taper dans la caisse que sur une minorité. Pour Zakaria Boualem, ce n’est pas aussi évident : il suffit pour s’en convaincre d’imaginer l’impact de ces paroles affreuses sur les illuminés qui, en ces temps ténébreux, ne manquent pas. Bref, les élèves trichent, les anciens responsables feintent, les nouveaux mentent, et on évite de parler des flics et des juges juste parce que le sujet a été abondamment évoqué dans 93% des précédentes chroniques. Le tout dans une impunité joyeuse, une indifférence blasée, rodée par des années d’un n’importe quoi généralisé. Il semble qu’il se passe actuellement quelque chose d’irréversible : la perte de confiance dans notre pays. Tout se passe comme si, collectivement, nous avions été anesthésiés puis amputés de la notion de morale. Zakaria Boualem compris, bien entendu. Il passe ses journées à mentir à son patron, sa famille, ses voisins et son épicier. C’est même la seule technique qu’il ait trouvée pour vivre à peu près normalement. Nous sommes tous embarqués dans une carrossa dévalant la pente obscure du laisser aller, les freins lâchés et en musique s’il vous plaît. Exhiber un principe chez nous est perçu comme une bizarrerie, une marque d’arrogance insupportable. Nous flottons dans les mornes boues de notre vie quotidienne, faite de petits renoncements et de grandes démissions, comme des méduses, invertébrées de la morale, privées du squelette des principes, remplies d’une eau aussi amère que nos pensées. Faire n’importe quoi est devenu la norme, c’est un fait établi. Et depuis tellement longtemps qu’il est difficile d’imaginer un retour en arrière. Voilà pour les faits. Pour les paroles, c’est bien sûr une autre affaire. Nous produisons une quantité industrielle de sermons en tout genre. Chaque Marocain fait la morale à tous les autres Marocains, Zakaria Boualem compris, bien entendu. C’est une activité à plein temps.Tout le monde grogne, proteste, geint, se propage en discours où il est à la fois professeur, juge et fqih. L’œil sévère et le verbe haut, les Marocains fustigent la corruption, jugent la taille des jupes, protestent contre l’incurie et se plaignent de l’injustice et retournent à leurs petites magouilles parce qu’ils n’ont pas le choix. Lorsque cette fameuse injustice se présente devant leurs yeux, il suffit qu’elle ne les concerne pas directement pour qu’ils les détournent aussitôt. Ils s’éloignent un peu, et une fois certains qu’ils ne seront pas entendus par ceux qui en sont les auteurs, se remettent à grogner en sécurité. Zakaria Boualem compris, bien sûr. Fin, et merci. 

article suivant

Tournage. Des vampires à Tanger