Reportage. Voyage au bout de la rue

Par Hicham Oulmouddane

Jour après jour, le SAMU social écume sans relâche les artères de Casablanca, apportant soutien et réconfort aux plus démunis. TelQuel a suivi une de ces équipes durant toute une nuit.

19h40. Siège du SAMU social, quartier Bourgogne, à Casablanca. Dans la buvette, le personnel est en plein briefing sur les maraudes de la soirée. “Nous avons six itinéraires différents, qui permettent de couvrir plusieurs squats et points d’activité des sans-abri de la ville. En été, comme c’est la haute saison, le nombre de ces itinéraires pourra augmenter et aller jusqu’à huit, pour pouvoir quadriller toute la métropole”, explique Miloud El Bouazzaoui, coordinateur des tournées. Le chauffeur et gros bras de l’équipe, Saïd Mehdaoui, charge dans la fourgonnette une marmite remplie de riz, des thermos de café et de thé ainsi que plusieurs sacs de pain. L’infirmier, Merouane Denmi, vérifie le matériel médical, tandis que Aziz Hjazi, le chef de la ronde, examine les rapports de l’équipe du jour avant d’annoncer le parcours de cette nuit. Tout est fin prêt pour aller sillonner les rues d’un Casa plus glauque que glam’.

20h. Quelques minutes à peine après avoir démarré, la fourgonnette stoppe net devant un groupe de jeunes —trois filles et deux garçons, âgés entre 17 et 19 ans— en marche vers le centre-ville. S’ils sont propres sur eux, tous sentent fort le “douliou” (diluant pour vernis). Après des empoignades chaleureuses avec l’équipe du SAMU, ils donnent de leurs nouvelles. “On vient de sortir du squat, il nous faut un peu d’argent car on a besoin de se soigner”, lance Khadija, en véritable chef de bande. Aziz Hjazi, le responsable de la ronde, commence par leur servir un plat de riz, du thé et du pain, avant de les inviter à monter un à un dans le véhicule pour soigner leurs blessures.

Atika, Khadija, Aziza et les autres

Aziza, 17 ans, grimpe la première. Dans la rue depuis trois ans, son visage angélique tranche avec son avant-bras tailladé, où une plaie béante côtoie d’anciennes cicatrices. “Généralement, ils ont des scarifications à cause de l’usage intensif de drogues ou suite à des bagarres, nous explique l’infirmier. Parfois, cela est dû aussi à des morsures de chiens ou de rats, fréquents dans les lieux de squat”. Pendant qu’il désinfecte la blessure de la jeune fille, les autres membres de l’équipe du SAMU discutent en aparté avec chacun des sans-abri. “Pour être en mesure de les aider et anticiper leur comportement, nous devons bien les connaître. C’est pour cela que nous tenons à jour des fiches sur chacun où sont consignés tous les détails de leur vie quotidienne”, souligne Aziz Hjazi. L’attitude de la troisième fille de la bande l’inquiète. Atika, 18 ans, vit très mal la séparation avec son petit garçon de 10 mois, qu’elle a dû placer chez ses parents. “Mon Nizar me manque beaucoup, mais il est sûrement mieux chez ses grands-parents. Moi, mon monde, c’est la rue et j’y suis très attachée”, soutient-elle en secouant fièrement un paquet de couches qu’elle a acheté pour son bébé.

Street life

C’est à ce moment précis que le téléphone de Miloud El Bouazzaoui sonne. Il doit se rendre d’urgence au siège du SAMU. Sur place, une jeune fille au regard hagard est là, accompagnée de deux policiers en civil. Agée de 22 ans et fraîchement débarquée de Sidi Kacem, elle vient de déposer plainte pour viol dans le quartier de Sbata. Les autorités la confient aux soins du SAMU, le temps de boucler le dossier et de prendre contact avec sa famille. Après la signature de différents documents, une employée du centre la prend en charge. Elle lui fournit des vêtements de rechange et la guide jusqu’aux douches. “Notre capacité d’hébergement est limitée à 32 personnes et les séjours ne dépassent pas 15 jours, sauf cas exceptionnels”, déclare Miloud El Bouazzaoui, avant de retourner sur le terrain poursuivre sa ronde nocturne.

A présent, la fourgonnette se dirige vers le boulevard Zerktouni, vers une villa en ruine connue des services sociaux. “La préfecture d’Anfa concentre la moitié des sans-abri de Casablanca. Il y a beaucoup de maisons abandonnées et les SDF se sentent plus en sécurité dans ces quartiers”, explique Aziz Hjazi en marchant, torche à la main, vers l’entrée du squat. A l’intérieur, le lieu est infesté de rats et l’odeur d’excréments y est insupportable. L’équipe se sépare pour vérifier la cour et les nombreuses chambres de la villa. Tout à coup, une silhouette surgit de la pénombre. Jalil, alias Statti, 17 ans, vit dans la rue depuis trois ans. Il a les yeux embués de colle. “C’est un garçon très sensible, il a quitté le domicile de ses parents à Settat car il refusait que sa sœur se prostitue pour subvenir aux besoins de la famille. Furieux, son père lui a demandé de déguerpir”, croit savoir le chef de la ronde. Le jeune homme habite ce squat avec le groupe croisé précédemment, mais il signale au SAMU qu’ils sont parfois plus d’une vingtaine à s’y réfugier. “Les gens de la rue bougent sans arrêt. Nous nous efforçons de suivre leurs mouvements grâce à un réseau de communication composé en majorité de sans-abri”, souligne Aziz Hjazi.

Enfance volée

21h 55. L’équipe du SAMU se dirige maintenant vers la corniche. “La zone de Aïn Diab est le lieu de rassemblement principal des enfants de la rue, surtout en été. Ils y pratiquent la mendicité jusqu’à 5 h du matin. Du coup, on vient très souvent ici”, affirme Miloud El Bouazzaoui, le coordinateur des tournées. A proximité du Mégarama, nous rencontrons Soufiane, Zakaria —surnommé L7amed par ses camarades, à cause de ses blagues— et Youssef, âgés respectivement de 11, 13 et 14 ans. Bien que scolarisés et vivant encore chez leurs parents, ils passent une bonne partie de la nuit dehors à vendre des chewing-gums et des paquets de mouchoirs. “Mon père est porteur dans un marché du Maârif, ma mère gagne au plus 2000 DH par mois. Les 150 DH que je peux me faire chaque soir sont destinés à les aider”, confie très sérieusement Soufiane, qui dit essayer néanmoins de rentrer chez lui à 1h du matin au plus tard, afin de pouvoir aller à l’école le lendemain.

Sauf que sillonner la rue jusqu’à des heures aussi tardives n’est pas exempt de danger pour un enfant. Et pour cause, le petit Soufiane a été agressé par un toxicomane qui lui a tailladé la main. Pendant que l’infirmier change son pansement, les autres membres de l’équipe, inquiets suite à des rumeurs de viol d’enfants, échangent avec les autres garçons. “Il ne faut surtout pas adopter un ton moralisateur avec ces jeunes. Il s’agit plutôt de gagner leur amitié pour qu’ils nous considèrent un peu comme des grands frères”, affirme le chef de la ronde.

23h30. Nous arrivons à la gare routière de Oulad Ziane, un des points clefs de la tournée. Des dizaines de personnes dorment dans le hall et à l’étage, au milieu des cris des courtiers. Aziz Hjazi passe la population au peigne fin, dans l’espoir de repérer un sans-abri ou une personne en détresse. “Mineurs et adultes débarquent ici chaque jour. Il est primordial de les repérer rapidement afin de pouvoir rétablir le contact avec leurs familles et les sauver”, insiste le travailleur social. Et dans cette course contre la montre, ce sont les filles mineures qui inquiètent le plus le SAMU. “Seules et désargentées, elles se retrouvent très vite prises au piège de la prostitution. Elles font alors le trottoir à proximité ou guettent les clients dans l’un des cybercafés de la gare”, regrette un des vigiles de Oulad Ziane. L’équipe fait un crochet par le commissariat de la gare, pour faire le point avec les policiers. Ce soir, rien à signaler de leur côté.

“Douliou” mon amour

00h30. L’équipe rentre au centre, le temps de dîner. Au menu, un copieux tajine de viande aux pommes de terre et aux olives. L’ambiance est très décontractée. “De toute façon, le jour où vous vous sentez blasé, il faut quitter ce métier”, explique El Bouazzaoui. Le repas à peine avalé, l’équipe repart vers les autres points prévus dans l’itinéraire. Hay Mohammadi, Boulevard Mohammed VI, boulevard d’Anfa… En chemin, la fourgonnette est hélée par un jeune homme en provenance de Safi, qui a besoin d’argent pour rentrer chez lui. “La procédure consiste à prendre contact avec les parents du demandeur afin de nous assurer qu’il va bien rentrer chez lui. Dans certains cas, nous faisons  le déplacement avec lui et nous le suivons grâce à un réseau d’associations locales”, souligne le coordinateur en chef du SAMU.

3h30. Retour au centre-ville. L’équipe passe au peigne fin le passage Sumica et l’avenue Mohammed V. Les sans-abri sont de moins en moins nombreux, et les rares que nous rencontrons ne demandent qu’a dormir. “A cette heure-ci, ils sont généralement ‘stone’, défoncés au “douliou” et fatigués. Ils veulent juste qu’on les laisse en paix”, lance Aziz Hjazi. Après un détour par le quartier du Maârif, à proximité du théâtre Zafzaf, les travailleurs sociaux rentrent au centre, à Bourgogne. Il fait presque jour, mais ils doivent encore saisir toutes les informations collectées durant cette ronde. Et demain, ils reprendront la route… 

 

Zoom. Des chiffres et des êtres

Créé en 2006, le SAMU social de Casablanca est une association qui œuvre sous la tutelle du ministère de la Solidarité, de la Famille et du Développement social. Son personnel est  constitué d’une équipe de 34 salariés, dont trois médecins mis à disposition par le ministère de la Santé, assistés de cinq infirmiers et cinq assistantes sociales. La structure est financée à hauteur de 6 MDH par son ministère de tutelle, le reste provenant de la ville de Casablanca, des fonds de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) ainsi que de dons privés. Entre 2010 et 2011, pas moins de 5000 personnes ont été prises en charge par l’équipe. “50% des bénéficiaires ont moins de 17 ans, avec 86% de garçons et 14% de filles. Mais la proportion de ces dernières augmente depuis deux ans de façon inquiétante”, souligne Wafaa Bahous, la directrice du SAMU social de Casablanca. Elle poursuit : “La majorité d’entre eux est issue des régions du sud de Casablanca, à l’instar de la commune riche de Sidi Belyout, dont sont originaires 52% des bénéficiaires”. Et malgré des moyens limités, le SAMU social souhaite élargir son champ d’action aux autres villes du royaume.

 

article suivant

Sentence koweïtienne