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La démocratie espagnole secouée par la répression du référendum catalan

Des affrontements entre des policiers et des partisans pour l'indépendance de la catalogne, le 1er octobre 2017. (RAYMOND ROIG / AFP)
La démocratie espagnole secouée par la répression du référendum catalan
octobre 03
16:12 2017
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Les Catalans qui ont voulu voter lors du référendum du dimanche 1er octobre, interdit par le pouvoir central de Madrid, ont été malmenés. Le gouvernement de Mariano Rajoy fait face à de vives critiques après les images de violence policière relayées par les caméras du monde entier.

À 20h, le soir même des élections, le président du gouvernement espagnol, Mariono Rajoy, déclare  qu'"il n'y a pas eu de référendum d’autodétermination en Catalogne". Pourtant, le gouvernement de la région autonome de Catalogne annonce de son côté que le "oui" a recueilli 90% des suffrages et que le taux de participation a atteint 42,3% malgré la fermeture de certains bureaux et la saisie d'urnes par la police nationale qui est intervenue dans une centaine de bureaux de vote pour empêcher la tenue du scrutin, interdit par la justice espagnole.

Le président catalan Carles Puigdemont a annoncé dans la foulée qu'il transmettrait au parlement régional les résultats du vote "pour qu'il agisse selon ce que prévoit la loi du référendum", votée le 6 septembre. Cette loi prévoit que le parlement catalan proclame l'indépendance dans les deux jours suivant la proclamation officielle des résultats.

Ces résultats sont le fruit d'une journée de violences. Des milliers de citoyens se sont déplacés aux urnes et ont été dispersés de force par la police. Les images, peu reluisantes pour la démocratie espagnole, ont horrifié l'opinion espagnole et internationale.

Au total, plus de 700 personnes ont été blessées du côté des manifestants, contre 431 du côté de la Garde civile. Le quotidien  El Pais parle du "plus grand défi" pour l'État espagnol depuis la mort du général Franco en 1975 et la transition démocratique. "Ce qui s'est passé hier est l'échec de la politique. (...) Quelqu'un croit  vraiment que l'indépendantisme en sort plus faible ? Le pire, des journées très dures et de nouveaux épisodes de tension nous attendent", alerte dans un édito Marius Carol, directeur du journal catalan La Vanguardia qui appelle au dialogue.

Pablo Iglesias, chef de file du parti d'opposition Podemos, s'est inquiété d'une "crise de l'État". "La stratégie du Parti populaire [le PP de Mariano Rajoy, NDLR] a été un échec et une détérioration de la démocratie dans notre patrie", a-t-il déclaré dans une allocution le 2 octobre. Même s'il affirme ne pas vouloir que la Catalogne se sépare de l'Espagne, il maintient que ces gens ont le droit de voter. "Ces coups et répressions contre les citoyens pacifiques sont incompatibles avec la démocratie du 21e siècle", commente le sénateur de la coalition Izquierda unida, Inaki Bernal, contacté par Telquel.ma.

"Ces actes signent le décès de la culture de la transition démocratique. Le régime monarchiste parlementaire espagnol dirigé par Rajoy apparaît comme une démocratie low-cost et autoritaire, et c'est l'image qu'ont provoqué les indépendantistes", souligne Juan Serrano-Moreno, chercheur associé au Cepel, centre de recherche à Montpellier. "Il y a eu de manière assez évidente des dysfonctionnements dans l'intervention policière, car elle a été disproportionnée et a créé plus de désordre que d'ordre public", analyse-t-il. Les provocations et réactions d'un côté et de l'autre ne sont pas terminées. Un mouvement de grève générale s'est tenu ce mardi 3 octobre en Catalogne en réaction à ces violences policières, mouvement auquel s'est joint le FC Barcelone.

Dans la presse espagnole et internationale, plusieurs électeurs interviewés ont comparé les événements du 1er octobre à l'époque de Franco. "Même si les violences sont condamnées, on ne peut pas comparer ces événements à la période franquiste", nuance Anthony Sfez, doctorant à l'université Paris Assas II qui travaille depuis 2015 sur le conflit constitutionnel hispano-catalan et la question du droit à l’autodétermination interne de la Catalogne. "Au temps de Franco, ce ne sont pas la police nationale ou la Garde civile qui auraient été envoyées, mais bien l'armée. À l'époque, les Catalans n'avaient pas le droit de parler leur langue, ils n'avaient pas de parlement non plus... c'est incomparable", rappelle-t-il.

Le chercheur, qui était sur place le jour des élections, souligne que tous les Espagnols n'ont pas été choqués par les images de répression relayées. "Une partie de la population veut que la Catalogne reste espagnole et soutient l'application de la loi. La police catalane, les Mossos d'Esquadra, est même accusée de passivité et de ne pas avoir respecté les ordres de bloquer les écoles et de laisser la Guardia Civil faire son travail toute seule", tempère Anthony Sfez qui explique que l'État espagnol a réagi "comme tout État qui veut protéger son intégrité territoriale".

C'est surtout à l'international que les violences policières ont ému. Les grands organes de presse ont tous titré sur les répressions disproportionnées à la volonté de voter. Au niveau européen, le président du Conseil européen, Donald Tusk, a exhorté le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy à éviter "un nouvel usage de la force" dès ce lundi 2 octobre contre des électeurs indépendantistes catalans.

Les députés européens ont décidé d'ajouter à leur ordre du jour du 4 octobre un débat consacré à la situation en Catalogne, suite à ces violences policières. Depuis Genève, le Haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme, Zeid Ra'ad Al Hussein a souhaité "des enquêtes complètes, indépendantes et impartiales sur les violences". Carles Puigdemont, le chef du gouvernement de la région de Catalogne a appelé à une "médiation internationale" pour résoudre la crise.

Vers une démission de Rajoy ?

Les détracteurs du gouvernement de Mariano Rajoy sont pourtant fermes : ils demandent sa démission. Le hashtag qui défile sur les réseaux sociaux, #Rajoydimision, est rapidement devenu un 'trending topic' sur Twitter. "Les actes policiers contre la population pacifique doivent s'arrêter. Aujourd'hui ensemble, en Catalogne et en Espagne, nous devons exiger la démission de Rajoy", a déclaré dès le 1er octobre au matin sur Twitter Ada Colau, la maire de Barcelone.

Pablo Iglesias, en tête de la coalition Izquierda unida qui comprend Podemos, est le premier à chercher à évincer le président du gouvernement grâce à une motion de censure. "Aujourd'hui, la contradiction est entre Rajoy et la démocratie. Nous demandons au Parti socialiste qu'il cesse son soutien au Parti populaire dans cette stratégie. Nous croyons que pour ouvrir une porte à l'espoir, il faut chasser Rajoy du gouvernement", a indiqué à El Pais Rafael Mayoral, porte-parole de Podemos.

Sans le PSOE qui voterait aussi la motion de censure, Podemos ne peut pas renverser Rajoy, qui serait alors obligé de convoquer de nouvelles élections. Certains membres du parti socialiste de Catalogne sont solidaires de Podemos, comme Nuria Parlon, maire de Santa Coloma de Gramenet. "Les charges des forces de sécurité contre les gens ne sont pas recevables", écrit-elle sur Twitter.

Mais ces soutiens restent minoritaires. "Mariano Rajoy et Pedro Sanchez, patron du PSOE, se sont rencontrés dès le lundi", note Anthony Sfez. Un scénario de désolidarisation du PSOE avec le PP de Rajoy semble peu plausible selon lui. "Pour appliquer l'article 155 de la constitution afin de suspendre l'autonomie de la Catalogne, Rajoy a besoin du soutien des socialistes, car il est minoritaire", explique-t-il.

Rajoy campe sur ses positions

Si les violences ont choqué, l'organisation de ce référendum était bel et bien contraire à la décision du Conseil constitutionnel espagnol, persiste le gouvernement Rajoy. Madrid fera "tout ce que permet la loi" pour empêcher une déclaration d'indépendance, a déclaré le 2 octobre le ministre de la Justice. Ce qui ressemble à une porte ouverte pour appliquer l'article 155 de la constitution qui permet de suspendre l'autonomie de la région.

Dans son discours le dimanche soir, Mariano Rajoy a été clair : "Nous n’avons assisté à aucune sorte de consultation, mais à une simple mise en scène. Un épisode de plus d’une stratégie contre le vivre-ensemble démocratique et la légalité".

Le chef du gouvernement espagnol a par ailleurs rappelé que le référendum d'autodétermination n'était pas valable et qu'il était illégal, au regard des décisions de la Cour constitutionnelle espagnole. "C'est un vote illégal", confirme Juan Serrano-Moreno. "Le gouvernement catalan a décidé consciemment de faire de la désobéissance civile. Ils ont misé sur le bénéfice politique de se mettre en dehors de la loi", explique le politologue espagnol.

"Le gouvernement de Rajoy a tout mis en oeuvre pour provoquer l'annulation de ce référendum", complète Anthony Sfez . "Il a poussé à ce que les citoyens puissent voter dans n'importe quel bureau de vote et pas celui où ils sont inscrits. Le mécanisme informatique prévu par le gouvernement catalan pour s'assurer que les électeurs ne votent qu'une fois a été désactivé par l'État espagnol. Il n'y avait pas d'isoloir", liste le jeune doctorant qui était sur place le jour du référendum. Alors que toutes les garanties pour un scrutin légitime ont été démontées, le président de la Catalogne Puigdemont a l'air de vouloir annoncer la république. À suivre le mercredi 4 octobre.

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