Economie

Saham- Sunu: Le récit d'une guerre en terre africaine

Saham- Sunu: Le récit d'une guerre en terre africaine
septembre 25
11:25 2017
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Entré “par effraction” dans le capital de Sunu, son concurrent panafricain, Saham est désormais piégé par Pathé Dione qui semble avoir verrouillé son tour de table. Comment le groupe de Moulay Hafid Elalamy compte-t-il gérer la suite ? Réponses.

 C’est le sujet du moment dans les milieux de la finance africaine. Saham de Moulay Hafid Elalamy est entré par “effraction” dans l’actionnariat de Sunu, groupe d’assurances dirigé depuis Paris par le Franco-sénégalais Pathé Dione. Si ce dernier insiste sur le terme “effraction”, c’est que personne dans le groupe panafricain n’a vu venir Saham. Le 28 juillet dernier, l’homme d’affaires de 76 ans et vieux routier du secteur de l’assurance en Afrique se réveille sur un séisme qui secoue l’empire qu’il a pris près de vingt ans à construire sous la forme d’une entreprise familiale créée avec des intérêts ivoiriens, sénégalais, nigériens et maliens.

Tour de passe-passe

Alioune Ndour Diouf, l’un des coactionnaires-fondateurs de Sunu et compagnon de route de Dione, a cédé ses 14% dans le capital de Sunu Finances à Saham Finances. Une grosse part qui vient s’ajouter au paquet des 6,9% racheté début 2017 auprès de Ousmane Bocoum et Mamadou Talata Doula, deux autres actionnaires minoritaires de Sunu. En moins de huit mois donc, Saham se retrouve ainsi actionnaire à hauteur de 21% du capital de son principal concurrent en Afrique de l’Ouest. “Il n’est pas seulement devenu minoritaire, mais est désormais le deuxième actionnaire dans un groupe à l’actionnariat éclaté”, précise un analyste financier. Le tout, sans que Dione ne voie la culbute venir, car ni les managers de Saham ni ses anciens coactionnaires ne l’ont informé des deals. La manœuvre le rend fou de rage, même s’il ne conteste pas la légalité des transactions passées par les équipes de MHE.

“L’opération réalisée par Saham à travers la société-écran First Engineering Management Consultant (FEMC) est tout à fait légale”, reconnaît Pathé Dione. “Par contre, ce que les actionnaires majoritaires de Sunu Finances dénoncent depuis le début, c’est la manière avec laquelle ont procédé M. Moulay Hafid Elalamy et ses collaborateurs. Nous considérons qu’ils sont entrés par effraction, et de ce fait ils ne sont pas les bienvenus, et ne le seront jamais”, poursuit-il.

Ce son de cloche est partagé par plusieurs financiers africains qui considèrent que la manière de faire de Saham est tout à fait légale, mais un peu nouvelle en Afrique subsaharienne. “Toutes les acquisitions et fusions réalisées ces dernières années en Afrique subsaharienne se sont faites en commun accord entre les parties prenantes. C’est la première fois qu’on assiste ici à ce qu’on peut appeler une OPA hostile dans le secteur de la finance”, explique un banquier d’affaires basé à Abidjan.

Raid au sud du Sahara

Infog2OPA hostile pour avaler Sunu : était-ce vraiement l’objectif de Saham Finances, holding détenu par le Marocain Saham et le Sud-africain Sanlam ? Pour Pathé Dione, c’est une évidence : “L’objectif visé par Saham, et qui a avorté, était la prise de contrôle du groupe Sunu à travers la participation dans la holding faitière pour, au final, procéder à un spin-off et céder toute l’activité Vie à Sanlam, qui n’a aucune présence en Afrique de l’Ouest, et la partie Non-Vie à Saham ; et ainsi signer la mort définitive du groupe Sunu.” Une version que Saham conteste.

Ancien patron de Saham Finances devenu, depuis 2017, conseiller du président en charge de la stratégie et du développement, Raymond Farhat nous livre une autre version des faits. “C’est une simple transaction entre un acheteur et un vendeur”, déclare-t-il froidement. “Nous avons été approchés par des actionnaires de Sunu qui ont investi depuis vingt ans et qui nous ont proposé à la vente leurs actions. Ils nous ont intéressés parce que le prix nous semblait correct. Les transactions ont été effectuées en conformité totale avec les lois et les statuts de Sunu”, poursuit Farhat, qui nous assure qu’aucun stratagème n’a été monté pour faire un raid sur Sunu et dit ne pas comprendre pourquoi Pathé Dione a eu “une réaction si excessive alors que nous ne sommes qu’un actionnaire minoritaire qui remplace un autre. A-t-il quelque chose à cacher ?”, s’interroge-t-il.

Piège de cristal

Quelles qu'aient été ses intentions, Saham n’a plus d’autres choix que de prendre et assumer la posture d’un investisseur qui a placé son argent dans une participation financière. Et pour cause, Dione ne s’est pas contenté de sorties médiatiques virulentes à l’encontre de Moulay Hafid Elalamy et ses équipes (lire encadré), mais a également bien organisé sa défense. Entre juillet et août, il a convoqué deux assemblées générales extraordinaires. Objectif : empêcher MHE d’avoir un siège dans le conseil d’administration et stopper le raid financier du groupe maroco-sud-africain. Il supprime ainsi la disposition statutaire qui donnait à tout actionnaire détenant plus de 20% un siège d’administrateur et fait signer à ses coactionnaires un pacte imposant à quiconque souhaitant céder ses actions dans le groupe à soumettre la transaction à l’approbation du conseil d’administration. Deux mesures qui passent comme une lettre à la poste, prouvant que Dione a encore la main sur son tour de table, en tout cas pour l’instant.

Isolé, Saham se retrouve ainsi pris au piège dans le capital de Sunu Finances sans aucun pouvoir de décision et sans avoir la capacité de monter davantage dans le capital. “Si nous sommes otages de notre investissement ? Oui, si vous voulez, mais ce n’est pas un raisonnement que nous tenons. Nous investissons à long terme, nous croyons que la valeur de Sunu va s’accroître avec notre capital”, réplique Raymond Farhat. Et d’ajouter, confiant : “M. Dione nous interdit de monter dans le capital. Qu’à cela ne tienne, nous resterons à 21%. Nous sommes contents de notre investissement, nous attendons les dividendes. Pour nous, cela s’arrête à ce niveau.”

Un mauvais calcul visiblement, Sunu n’ayant pas distribué de grosdividendes ces dernières années. Une politique que Dione ne compte pas changer de sitôt. “Notre politique n’est pas de privilégier le versement de dividendes”, nous explique-t-il.  Les dividendes versés par Sunu Finances les trois dernières années ont été de 787 500 euros en 2014, 1,1 million d’euros en 2015 et 1 million d’euros en 2016. “Les trois associés qui ont cédé leurs parts à Saham ont touché un montant global de 213 430 euros au titre des dividendes de l’exercice 2016. A supposer que Saham ait acheté ces parts à 30 millions d’euros, le rendement serait de 0,7%”, calcule l’ancien prof de maths devenu assureur.

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Frères ennemis

En clair, Saham est à la merci de Pathé Dione, car sa seule échappatoire est que celui-ci accepte d’ouvrir les négociations. Ce qui ne semble pas être son intention. Par fierté ou par principe, Dione est hermétique à toute discussion avec Saham. “Le groupe Sunu, qui est en pleine croissance avec encore quelques sociétés en cours d’envol, souhaite consolider ses acquis. L’ouverture du capital n’est pas à l'ordre du jour, mais sera indispensable à un moment donné. C’est sûr qu’à l’avenir ce ne sera ni avec Saham ni avec Sanlam”, nous déclare-t-il catégorique. Surtout que le groupe basé à Paris a offert dès 1998, date de sa création, une option sur son capital au groupe français Axa. Ce que n’ignoraient certainement pas les équipes de Saham, Raymond Farhat à leur tête, lui qui a roulé sa bosse dans le secteur en Afrique depuis au moins vingt-cinq ans. “Saham savait bien sûr que Axa détenait une option sur Sunu. Ce qui confirme sa version de vouloir être un simple investisseur financier. Mais peut-être qu’il y a des choses qui se préparent en coulisses entre Saham et Axa. Seul l’avenir nous le dira”, analyse un banquier d’affaires.

Cette guéguerre casse pourtant une opération qui aurait pu être spectaculaire et génératrice de grandes synergies entre les deux structures, Saham étant leader sur le segment Non-Vie et Sunu le maître incontesté du segment Vie en Afrique de l’Ouest et Centrale. “Les deux groupes se concurrencent déjà sur le segment Vie et IARD (incendie, accidents et risques divers) dans douze pays, mais ils restent très complémentaires”, explique un analyste financier.

Des arguments pragmatiques qui ne semblent pas convaincre Dione, qui a déclaré à plusieurs reprises que son groupe n’était pas à vendre. Avant l’attaque de Saham, Dione dit avoir reçu des offres de FinanceCom de Othman Benjelloun et du holding royal SNI, qu’il a gentiment déclinées. “Leur approche cordiale et professionnelle est d’usage, surtout pour une entreprise dans le secteur avec des valeurs d’éthique. Ce qui n’est pas le cas de Saham…”, nous raconte-t-il.  Bref, tout sauf MHE. Affaire à suivre.

Chauvinisme.  Quand Dione joue sur la fibre africaniste

Pour contrer l’offensive de Saham sur son groupe, Pathé Dione a essayé de politiser l’affaire en jouant notamment sur la fibre africaniste. Dans plusieurs médias, il attribue à Moulay Hafid Elalamy et son groupe Saham une démarche néo-colonialiste. “Les dirigeants de Saham considèrent que les Subsahariens ne sont pas capables de gérer leurs propres affaires”, nous dit-il, n’hésitant pas à relever ce qu’il appelle les contradictions entre les discours de Mohammed VI et la manière de faire de ses hommes d’affaires. “Est-ce que dans l’imaginaire collectif des élites du Maroc, vous pouvez accepter que les Subsahariens expriment le désir de conduire leurs propres business sans que certains d’entre eux ne cherchent par tous les moyens à se les accaparer ? Nous pensons que cela ne correspond pas à la vision de Sa Majesté Mohammed  VI dans les relations qu’il veut établir avec cette partie du continent”, lance-t-il. Ce à quoi le conseiller de MHE répond du tac au tac : “Nous sommes un groupe résidant en Afrique, dont toutes les filiales sont domiciliées en Afrique, tous les dirigeants sont résidents en Afrique. M. Dione est résident en France, il a la nationalité française, sa holding est domiciliée en France. Nous n’avons pas de leçon d’africanité ou d’africanisme à recevoir de sa part”, rétorque Raymond Farhat, qui qualifie les attaques médiatiques de Dione de ridicules. “S’il considère que la solidarité africaine c’est les noirs contre les blancs, c’est regrettable et ridicule. Nous n’avons pas du tout ce genre de raisonnement car nous sommes un groupe multiculturel et nous en sommes fiers”, conclut-il.

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