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Karim Ghellab: "Le tahakoum est un faux débat, un leurre"

Karim Ghellab. Crédit: Yassine Toumi
Karim Ghellab: "Le tahakoum est un faux débat, un leurre"
octobre 06
11:22 2016
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Il n’y a pas de bipolarité sur la scène politique, selon Karim Ghellab, membre du bureau exécutif de l’Istiqlal. L’homme présente son parti comme l’alternative au PJD et au PAM, et descend le bilan du gouvernement sortant, qu’il juge “incompétent”.

Malgré sa double défaite, lors des élections pour la présidence du parlement en 2014 et aux communales de 2015, Karim Ghellab revient cette année tester sa popularité sur le terrain, en briguant un siège à la première chambre. Membre dirigeant du Parti de l’Istiqlal, l’ancien ministre de l’Équipement et du transport se présente à nouveau dans la circonscription de Sbata, à Casablanca. “Une commune de 200 000 habitants où j’ai des liens solides avec la jeunesse istiqlalienne”, dit celui qui a pourtant grandi dans les beaux quartiers d’Anfa. Une élection où l’on sent Karim Ghellab un peu seul, n’assumant pas toutes les positions de son chef, le très conservateur et populiste Hamid Chabat, quitte à user parfois de double discours. Pour lui, les différends partisans doivent passer au second plan devant cette échéance électorale où le PI se présente comme une alternative aux deux favoris : le PAM et le PJD. Une “bipolarité artificielle” que Karim Ghellab et ses frères veulent casser. En ont-ils les moyens ?

TelQuel: Une mystérieuse marche a eu lieu à Casablanca contre le PJD, le 18 septembre. Qu’en pensez-vous ?

Karim Ghellab: C’est l’incompréhension qui règne. Cette manifestation n’était motivée par aucun événement particulier. Or, on s’inquiète des inconnus qui sont derrière son organisation. Je pense que toute la scène associative et politique se pose des questions à ce sujet. Et il faut qu’on y apporte des réponses.

Faites-vous ainsi référence au ministère de l’Intérieur ?

Oui. Le ministère de l’Intérieur est l’autorité en charge de la gestion des manifestations. Il est donc le mieux placé pour répondre à ces questions.

Finalement, cette manifestation est-elle l’écho d’une ambiance préélectorale qui, de l’avis de tous, reste malsaine ?

C’est la première élection “normale” après la nouvelle Constitution de 2011. Il y a donc une certaine tension, que j’attribue à cette phase de normalisation par laquelle nous devons passer. Mais le choix fait par les partis, et le nôtre aussi, de ne présenter les programmes électoraux qu’à quelques semaines des élections, pour qu’ils restent présents dans les esprits, a appauvri le débat politique. Aussi, je refuse cette image inhabituelle, présentée aux Marocains par certains acteurs, de bipolarisation de la scène politique. Selon eux, il n’existerait dans la lutte pour le pouvoir que deux partis, le PJD et le PAM. C’est absolument faux et malsain. Les Marocains aiment avoir le choix. Je trouve que cette manière de lui dire “tu es ça ou ça”, “tu es contre ou pour” crée une tension pour l’électeur. L’Istiqlal était deuxième aux dernières élections et a 61 députés à la Chambre des représentants, il est là pour offrir un troisième choix aux électeurs.

Et le “tahakoum” dans tout cela ?

Il fait partie de ces faux débats, de ces leurres qu’on envoie au public pour essayer de le mobiliser et de le distraire des vrais sujets. Je l’ai déjà déclaré il y a deux ans : le Chef du gouvernement parlait beaucoup de démons et de crocodiles qui ne sont que sa création, pour pouvoir les utiliser quand il devra justifier un bilan négatif. C’est une manœuvre simple de dire “je n’ai pas pu faire ce que je voulais, car on m’en a empêché”.

Pour vous, le PJD joue la carte de la victimisation ?

Bien sûr ! Ça me paraît évident. Depuis le début de ce mandat, le discours du gouvernement avait pour seul message : “On m’empêche de travailler”. Cela a été dit et répété alors que c’est tout à fait contradictoire avec l’élargissement des prérogatives qui a coïncidé avec l’arrivée de ce gouvernement au pouvoir. Précédemment, un décret ou une loi devaient passer par le Conseil des ministres, ce qui n’est plus le cas. Cela réduit les délais et laisse une marge au gouvernement et on l’a bien vu. Les actions que le gouvernement a réalisées sur la retraite ou la décompensation, il les a faites lui-même. L’autre caractéristique de la communication de ce gouvernement, qui est trompeuse, est de donner aux Marocains l’impression qu’il y a deux États. Cela rentre dans cette logique de “tahakoum”. Pour avoir pratiqué la politique en tant que ministre, je juge ces propos absurdes. Nous sommes un État avec des lois. Il y a un chef d’État, un gouvernement, un parlement, un cabinet royal… tout cela fonctionne de manière normale.

À votre époque, il n’y a donc jamais eu d’interférences, comme le laisse entendre Benkirane ?

Il y en a eu, mais pas comme le sous-entend ce gouvernement. Il y a des lois qui encadrent le travail. Quand un certain nombre de grandes décisions sont à prendre, elles passent par le Chef du gouvernement qui agit en lien avec Sa Majesté via le Conseil des ministres ou en direct. Des conseillers peuvent regarder un certain nombre de dossiers, surtout lorsqu’on demande l’implication du chef de l’État. Bien sûr, comme dans toute organisation, il peut y avoir des échanges qui ne sont pas toujours ordonnés. Mais ça n’a rien de malsain ou d’anti-démocratique.

En termes d’alliance, l’Istiqlal penche-t-il plutôt pour le PJD ou pour le PAM ?

Nous choisirons le parti qui se conforme à notre programme et avec lequel nous pourrions en exécuter tout ou partie. En politique, il n’y a pas de lignes rouges parce qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait. Tout dépend des résultats des élections. On constituera des alliances qui nous permettront de nous sentir, au moins partiellement, aux commandes du pays.

Une part de votre programme électoral se base sur la révision des réformes menées par le gouvernement sortant. Pourquoi ?

Quand je rencontre les électeurs, je suis content de ne pas avoir à expliquer pourquoi on a augmenté le prix de l’eau, de l’électricité, du gasoil, de l’âge de la retraite… Au Parti de l’Istiqlal, nous savons qu’il était possible de faire autrement. Comment avons-nous fait quand nous étions au gouvernement et que le cours du baril dépassait les 120 dollars ?

La Caisse de compensation était à des niveaux insoutenables…

L’État, au sens budgétaire, est fait pour cela. C’est un matelas qui absorbe les chocs et protège les citoyens. Pour l’Istiqlal, le citoyen est plus important que l’État. Et l’importance de l’État réside dans la nécessité d’assurer sa durabilité pour éviter de perdre le contrôle de nos décisions économiques. Je ne ferai jamais passer de manière dogmatique l’intérêt du budget de l’État devant l’intérêt des citoyens. Nous reprochons à ce gouvernement d’avoir réalisé des réformes en choisissant la solution de facilité, à chaque fois. Pour ne prendre que l’exemple de la compensation, son problème était le ciblage. Il fallait que ses ressources continuent de bénéficier aux pauvres et qu’elles n’aillent plus aux riches. Ce n’est pas ce qu’a fait ce gouvernement. Il les a supprimées. La situation économique actuelle est fragilisée par la déficience de la gouvernance économique du gouvernement. La croissance dépassera à peine 1%, l’activité économique est pratiquement à l’arrêt, le chômage est presque à 10%. On a perdu 140 000 emplois en 5 ans. Objectivement, la situation actuelle est bien plus mauvaise que celle qu’on a laissée à Benkirane en 2011.

Et vous pensez que, dans une pareille conjoncture, 8% de croissance est possible comme promis par Chabat ?

C’est un objectif du PIB non agricole. On partirait de la moyenne actuelle qui est de 3% et on ajouterait 1 point par an, ce qui donne une moyenne de 6% sur cinq ans. Dans les gouvernements de Jettou et El Fassi, le PIB non agricole était à 5%. Il est descendu à 3% par défaut de conduite économique. On essaiera de le faire remonter à son niveau de 5%, qui est normal, en corrigeant les erreurs. Pour la croissance globale, nous tablons sur une moyenne de 5 à 6%.

N’est-ce pas un peu trop ambitieux ?

Le gouvernement Abbas El Fassi a démarré en pleine crise mondiale. Malgré cela, nous avons réussi, à travers les grands chantiers (le tourisme, le logement, l’industrie), à maintenir une croissance autour de 5%. Si nous sommes au gouvernement, nous referons la même chose. Les secteurs du tourisme et de l’immobilier sont pratiquement à l’arrêt. Il faudra relancer ces moteurs traditionnels et créer de nouvelles sources de croissance.

La politique des grands chantiers et des stratégies sectorielles est, de l’avis de Abdellatif Jouahri, wali de la banque centrale, dépassée. Pour obtenir de la croissance, il faut chercher un nouveau modèle. Que propose l’Istiqlal ?

Relancer la croissance n’est pas si difficile. Je ne vais pas aller chercher de nouvelles pistes alors que certains secteurs peuvent en créer, juste en les reboostant. La difficulté réside dans le point de croissance en plus. Il faut se tourner vers les économies vertes, essayer de transformer la visibilité internationale que nous donne la COP22 en valeur ajoutée industrielle pour le Maroc. Il faut chercher la croissance dans l’activation des régions. L’économie sociale est aussi une piste non négligeable. Ce gouvernement est venu avec l’idée que l’économie avance toute seule, et s’est concentré sur le discours politique et le renforcement de son parti.

Vous vous présentez encore à Sbata, où vous avez été élu en 2015 avec quelques difficultés. Ne craignez-vous pas le verdict des urnes ?

Je n’étais pas satisfait de ce mauvais résultat aux élections locales, mais ce n’était pas une défaite puisque j’ai été élu. Je m’y présente à nouveau, parce que notre parti participe aux élections, et que la bataille nationale est une bataille qui se joue sur le terrain. J’aime aller chercher mon siège et me frotter à la difficulté de gagner la confiance des électeurs.

Vous avez été parmi les frondeurs contre Hamid Chabat, il y a quelques années. Quelles sont vos relations actuellement ?

Je n’étais pas toujours d’accord avec son discours, ses décisions. Et j’ai expliqué cela très souvent dans les réunions et instances du parti. Cela ne signifie pas que nous soyions en mauvais termes.

Vous parlez au passé. Vous êtes donc désormais d’accord avec ses positions et déclarations ?

Aujourd’hui nous faisons corps, car la bataille législative se déroule à l’extérieur du parti. Nous nous retrouvons tous dans le programme électoral que nous avons conçu.

Chabat a un discours qui classe le parti dans la case des conservateurs. La cooptation de profils salafistes n’arrange pas les choses non plus…

Les thèses du Parti de l’Istiqlal sont des thèses modernes : l’égalité entre l’homme et la femme, la liberté, et l’islam perçu comme un facteur de libéralisation de toutes les oppressions. Il faut les appliquer au Maroc d’aujourd’hui. Un Maroc où l’Istiqlal a une orientation traditionnelle et conservatrice, à l’instar de toute la société marocaine. J’en appelle aux intellectuels et à la société civile pour ouvrir un débat constructif. En ce qui concerne les salafistes, c’est simple, quiconque se retrouve dans le Parti de l’Istiqlal et dans ses thèses est le bienvenu.

Vous voyez Hamid Chabat Chef du gouvernement ?

C’est notre secrétaire général. Si nous arrivons premiers, il sera donc naturellement en pole position pour assumer cette responsabilité. Et la décision reviendra à Sa Majesté le roi.

Et vous, si l’Istiqlal arrivait premier ?

Je suis à la disposition de mon pays et de mon parti.

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