TelQuel. Vous démontrez dans votre livre que la crise du cheptel n’est pas conjoncturelle, mais structurelle, et que ses racines remontent aux choix agricoles opérés depuis 2008. Concrètement, comment le Plan Maroc Vert a-t-il fragilisé la production animale nationale au point de rendre l’effondrement inévitable, indépendamment des aléas climatiques ?
Abdellah Bouanou. Personne ne peut nier que la sécheresse a joué un rôle catalyseur, mais elle n’en constitue pas la cause fondamentale. Le Maroc a déjà connu des épisodes de sécheresse bien plus sévères, notamment dans les années 1980 et 1990. Ces périodes avaient certes provoqué une baisse importante du cheptel, estimée entre 20 % et 30 %, mais elles avaient été suivies d’une récupération progressive.
Le vrai problème réside dans les choix politiques opérés depuis le lancement du Plan Maroc Vert en 2008, avec une orientation qui a privilégié une agriculture intensive, tournée vers l’exportation, au détriment de l’élevage, de l’agriculture vivrière et des petits producteurs. Sur la période 2008-2020, près de 99 milliards de dirhams ont été mobilisés en faveur de l’agriculture intensive et des grands projets, contre environ 14 milliards de dirhams pour la petite agriculture solidaire, comme l’a relevé le CESE. Ce déséquilibre a eu des conséquences profondes sur notre cheptel national.
“La sécheresse a révélé une fragilité déjà installée, mais la politique agricole initiée en 2008 a progressivement sacrifié la sécurité alimentaire nationale au profit d’une logique de rente, d’exportation et de surexploitation des ressources naturelles.”
Il a notamment contribué à la marginalisation du système pastoral et des petits éleveurs. L’expansion de l’agriculture irriguée s’est faite au détriment des terres de parcours, réduisant les espaces de pâturage libre, accentuant le surpâturage et accélérant la dégradation de la couverture végétale. Cette politique a rendu les éleveurs de plus en plus dépendants des aliments composés, souvent importés. Or, avec la flambée des prix sur le marché international, de nombreux éleveurs ont alors été contraints de vendre, voire d’abattre, les femelles reproductrices, ce qui a gravement compromis la capacité de renouvellement naturel du cheptel. La sécheresse a révélé une fragilité déjà installée, mais la politique agricole initiée en 2008 a progressivement sacrifié la sécurité alimentaire nationale au profit d’une logique de rente, d’exportation et de surexploitation des ressources naturelles.
