A l’occasion du Gitex Africa 2026, Yahya El Mir, fondateur de Ziwig, livre une chronique sur les limites actuelles de l’innovation en santé et propose un nouveau cap. A la croisée de la biologie moléculaire et de l’intelligence artificielle, il défend une approche recentrée sur le diagnostic précoce et l’utilité réelle pour les patients.
[Contenu Telquel Impact Spécial Gitex]
Il est des moments où une industrie doit se regarder avec lucidité. La santé en fait aujourd’hui partie.
Nous vivons une époque paradoxale : jamais les connaissances biologiques n’ont été aussi riches, jamais les technologies n’ont été aussi puissantes, et pourtant, des millions de patients continuent de souffrir de diagnostics tardifs, d’errances médicales, ou de prises en charge inadaptées. Cette contradiction n’est pas une fatalité scientifique. La question n’est donc plus de savoir si nous pouvons faire mieux. La question est : avons-nous la volonté de le faire, et de le faire là où cela compte vraiment ?
Une révolution scientifique déjà là, mais encore sous-exploitée
La médecine a longtemps reposé sur une approche macroscopique : observer les symptômes, imager les organes, intervenir lorsque la maladie devient visible. Cette approche a produit des avancées majeures. Mais elle atteint aujourd’hui ses limites. Une révolution silencieuse est en cours : celle de la biologie moléculaire. A l’échelle du vivant, tout se joue bien avant que la maladie ne devienne visible. Les signatures moléculaires (ADN, ARN, protéines), racontent une histoire infiniment plus précoce et plus précise. Les microARN, en particulier, constituent une couche d’information d’une richesse exceptionnelle. Ils reflètent des états biologiques dynamiques, souvent invisibles autrement. Mais cette richesse a longtemps été inutilisable à grande échelle. Pourquoi ? Parce qu’elle est trop complexe pour être interprétée par des approches classiques.
L’intelligence artificielle : révélateur de complexité
L’intelligence artificielle n’est pas un gadget. Elle est un outil d’interprétation du vivant. Là où l’humain voit du bruit, l’IA peut détecter des motifs. Dans le domaine des données omiques, et en particulier des signatures microARN, l’IA permet de transformer un signal brut en information clinique actionnable. Mais il est essentiel de comprendre un point fondamental : l’IA ne remplace pas la biologie. Elle la rend lisible.
Le vrai enjeu : passer de la technologie à l’utilité
L’innovation en santé a parfois dérivé vers une forme d’auto-satisfaction technologique. Mais une question essentielle est trop souvent oubliée : Est-ce que cela change réellement la vie des patients ?
Réduire un délai de diagnostic, éviter une intervention invasive, permettre une prise en charge plus précoce, apporter de la clarté là où il y avait de l’incertitude… C’est à cette aune que l’innovation doit être jugée.
Les angles morts de la médecine : un problème systémique
Certaines pathologies ont bénéficié d’investissements massifs. D’autres, pourtant fréquentes et invalidantes, ont été largement négligées. La santé des femmes en est l’exemple le plus emblématique. Pendant des décennies, des maladies comme l’endométriose ont été sous-diagnostiquées, mal comprises, insuffisamment étudiées. Le résultat est connu : des années d’errance diagnostique, des souffrances banalisées, des parcours de soins inefficients… Ce retard n’est plus acceptable.
Investir là où l’impact est maximal
Réorienter l’innovation ne signifie pas abandonner les domaines historiques. Cela signifie rééquilibrer les priorités. Investir dans la santé des femmes, dans les maladies chroniques invisibles, dans les diagnostics précoces, ce n’est pas un choix militant. C’est un choix rationnel. L’innovation prend tout son sens là où l’impact humain est le plus fort.
Changer de paradigme : du traitement au diagnostic
La médecine moderne s’est construite autour du traitement. Mais traiter une maladie tardivement est toujours moins efficace que la détecter précocement. Développer des outils diagnostiques non invasifs, fiables, accessibles, capables d’identifier une maladie avant qu’elle ne progresse, constitue probablement l’un des leviers les plus puissants de transformation. Ce basculement est rendu possible aujourd’hui par la convergence entre biologie moléculaire et intelligence artificielle.
L’importance de la preuve : rigueur et crédibilité
Dans un environnement scientifique exigeant, l’innovation ne peut exister sans preuve. La robustesse des données, la qualité des études cliniques, la transparence méthodologique sont essentielles.
Industrialiser l’innovation : le défi sous-estimé
Une innovation scientifique n’a de valeur que si elle peut être déployée à grande échelle. Industrialiser, ce n’est pas banaliser. C’est rendre accessible.
Conclusion : une médecine plus humaine, enfin
L’innovation en santé ne peut être une fin en soi. Elle constitue un moyen de construire une médecine plus précise, plus précoce, plus accessible et plus humaine. La biologie moléculaire et l’intelligence artificielle offrent une opportunité transformative. Mais cette transformation ne sera réelle que si elle est orientée vers ce qui compte vraiment : la vie des patients. Réinvestir dans les domaines négligés n’est pas seulement une question de justice sociétale. C’est une condition de progrès.
Par Yahya El Mir
