Durant des siècles, l’Espagne, le Portugal, la France et la Grande-Bretagne lorgnaient ce territoire historiquement lié au Maroc. Les projets coloniaux ont fini par influencer durablement l’histoire et l’avenir du Sahara.
En 1375, Abraham Cresques, un géographe juif originaire de Majorque, a élaboré, avec l’aide de son fils Jehuda Cresques, l’Atlas Catalan. Ce chef-d’œuvre de cartographie, composé de parchemins fixés sur des panneaux en bois, est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de France.
Cette carte décrivait le monde connu à l’époque, incluant les circuits et les ports maritimes, mais elle intégrait également des éléments fantaisistes, nés de l’imagination des voyageurs et explorateurs européens. Parmi les feuillets de l’Atlas Catalan, on trouve une description du voyage de Jaume Ferrer, un marin espagnol qui mena une expédition de Majorque vers le sud du Maroc, à la recherche de la mythique Rio De Oro (la Rivière d’Or), une région réputée riche en métaux précieux et en ressources naturelles.
Les ambitions des puissances européennes ont profondément marqué l’histoire de cette région et ont eu un impact durable sur son avenir.
Bien que le destin de l’expédition de Jaume Ferrer reste largement inconnu, son évocation dans l’Atlas Catalan reflète la perception européenne, notamment ibérique, de la région du Sahara occidental. Cette vision éclaire les motivations qui ont conduit les puissances européennes à occuper cette terre et à la déconnecter de son ancrage historique et politique, caractérisé par des liens indéfectibles avec le Maroc. Les ambitions de ces puissances (Espagne, France, Portugal et Grande Bretagne) ont profondément marqué l’histoire de cette région et ont eu un impact durable sur son avenir.
Les frères-ennemis ibériques
Durant le XVe siècle, l’Espagne et le Portugal étaient deux puissances maritimes rivales. Leurs flottes déployaient une énergie considérable pour conquérir de nouveaux territoires, animées par un mélange de ferveur religieuse et de cupidité commerciale. L’objectif était d’enrichir les trésors des deux royaumes et de ramener de nouveaux fidèles au sein de l’Église catholique.
Le plus grand rival de l’Espagne dans la région du Sahara fut la France.
À cette époque, le Cap Bojador (aujourd’hui Boujdour) était synonyme de peur et d’appréhension pour les marins. Aucun bateau n’osait s’en approcher, car il incarnait le début de « la mer des ténèbres » et l’aborder était perçu comme un voyage vers l’inconnu.
Cependant, en 1434, les Portugais décident de s’attaquer au Cap Bojador, en envoyant une expédition dirigée par le navigateur Gil Eannes. Ce dernier devient alors le premier marin européen à atteindre cette destination redoutée. La peur est ainsi surmontée, et les navires, portugais et européens, affluent vers la région pour découvrir de nouveaux passages vers les côtes africaines. Fidèles à une méthode éprouvée dans diverses parties du monde, les Portugais établissent des comptoirs commerciaux à différents points de la région. Ils nouent alors des liens économiques avec les habitants locaux et bénéficient de l’expérience de ces derniers dans le commerce transsaharien pour acheminer de l’or et des esclaves vers le Portugal.
Les rivaux espagnols leur emboîtent le pas et profitent de leur présence dans les îles Canaries pour mener des expéditions le long de la bande côtière s’étendant d’Agadir à Boujdour. En 1467, Diego Garcia De Herrera, le gouverneur castillan des Canaries, construit Santa Cruz de Mar Pequeña, une forteresse dont l’emplacement exact est aujourd’hui inconnu et qui fut détruite par les tribus sahraouies en 1524. Cette forteresse servira de prétexte aux Espagnols, quelques siècles plus tard, pour justifier leur occupation du Sahara.
En 1479, le traité d’Alcáçovas met fin à la concurrence entre les deux puissances et partage de vastes régions du monde en « zones d’influence ». Ainsi, les îles Canaries sont définitivement placées sous souveraineté espagnole, tandis que les Portugais obtiennent le monopole de la navigation, du commerce et de la conquête au sud du Cap Bojador. Ce traité marque le point de départ du colonialisme européen et la division du monde en zones d’influence des puissances européennes.
La bataille de Oued El Makhazin, en 1578, marqua un coup d’arrêt aux visées ibériques sur le Maroc et contribua à l’effondrement de l’empire portugais. Quant aux Espagnols, ils concentrèrent leurs activités militaires et maritimes dans leurs colonies d’Amérique latine. La riposte virulente des tribus locales et les raids des corsaires marocains dans les îles Canaries finirent par dissuader Madrid de s’installer sur les côtes atlantiques marocaines pendant des siècles.
Le conflit des ambitions coloniales
En 1848, la bataille d’Isly, marquée par une terrible défaite de l’armée du sultan Moulay Abderrahmane Ibn Hicham face aux troupes coloniales françaises, précipita le cours de l’Histoire. L’empire chérifien, alors en phase de déclin, apparut comme un nouveau terrain de conquête pour les puissances occidentales. L’Espagne attaqua le nord du Maroc et remporta une victoire militaire en 1860, connue sous le nom de la bataille de Tétouan. Le projet espagnol de s’emparer du Sahara retrouva alors vie.
La perte progressive des colonies espagnoles en Amérique latine au début du XIXe siècle avait créé un profond traumatisme chez une grande partie des nationalistes espagnols. La promesse de conquérir de nouvelles colonies sur le territoire marocain représentait une occasion de retrouver une fierté perdue, mais également des ressources naturelles et humaines à exploiter.
Les deux pays européens dépeçaient progressivement le Maroc et le démembraient en régions d’influence, alors que l’empire chérifien était encore un État souverain et indépendant.
Sous prétexte d’exploration géographique, des lobbies économiques et nationalistes s’organisèrent pour pousser le pouvoir central à Madrid à installer des colonies dans la région du Sahara et à les soumettre sous autorité espagnole. Sous la pression de ce lobby, un décret royal plaça en 1884 toute la côte allant de Boujdour à Cap Blanc (où se trouve actuellement la ville de Nouadhibou) sous la responsabilité administrative de Madrid. Dakhla (baptisée Villa Cisneros, du nom d’un cardinal et grand inquisiteur du XVe siècle) fut transformée en garnison militaire espagnole.
La fervente activité coloniale espagnole dans le Sahara s’expliquait également par l’arrivée de nouveaux prétendants impérialistes. Ainsi, la Grande-Bretagne montra son intérêt pour le Sahara en envoyant un ingénieur écossais, Donald Mackenzie, pour explorer le Cap Juby (une bande côtière incluant Tarfaya). Le sultan Moulay Hassan s’opposa fermement au projet de D. Mackenzie, considérant que les agissements de ce dernier empiétaient sur sa souveraineté. Mais malgré les avertissements du sultan, l’ingénieur écossais installa un comptoir commercial et fit construire une forteresse à Cap Juby en 1879. Mackenzie entretenait le rêve de construire un canal maritime allant de l’océan Atlantique vers le centre du continent africain. Le sultan envoya alors une campagne militaire qui détruisit les installations de l’aventurier britannique, mettant ainsi fin à son projet.
Un accord fut signé en 1895 à travers lequel la Grande-Bretagne reconnut la souveraineté du sultan sur le territoire comprenant Oued Draa et le Cap Bojador. Un document qui sera mis en avant par le Maroc, en 1975, devant la Cour Internationale de Justice, pour affirmer les liens de souveraineté existant entre le Maroc et le Sahara occidental.
L’Allemagne et la Belgique montraient également leur intérêt pour la région en voulant y installer des comptoirs commerciaux ou en y envoyant des expéditions, sous couvert de « missions scientifiques ».
Mais le plus grand rival de l’Espagne dans la région du Sahara fut la France. Présente en Algérie et au Sénégal, la puissance coloniale française estimait que le Sahara pourrait être un prolongement de son empire. La concurrence entre l’Espagne et la France produira des effets durables sur l’avenir du Sahara, et notamment l’établissement des frontières, dans une région marquée par ses propres spécificités culturelles et humaines.
La route vers le Protectorat
À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, la France manifeste un intérêt croissant pour le Sahara. Ses deux colonies, en Algérie et au Sénégal, ont servi de base de départ aux expéditions de reconnaissance du Sahara. Des militaires et des scientifiques français traversèrent toute la région et collectèrent des informations précieuses sur la géographie, les tribus et les ressources naturelles du Sahara occidental. L’Espagne observait avec suspicion les agissements français et commençait déjà à chercher un partage des zones d’influence avec Paris.
En 1884, la conférence de Berlin tente de répondre aux ambitions des différentes puissances européennes en procédant au partage de l’Afrique entre elles. L’Espagne se vit reconnaître alors son emprise sur une partie du Sahara, entérinant une situation de fait, puisque Madrid avait déjà mis la main sur tout un territoire, allant de Boujdour à Nouadibou, et dont Dakhla était le centre administratif. Cependant, les frontières entre les territoires sous domination espagnole et française demeuraient mouvantes et floues.
En juin 1900, une convention fut signée à Paris pour délimiter les territoires possédés par les deux pays européens. Pour sécuriser ses colonies en Afrique occidentale, la France s’assura la possession de la vaste région de l’Adrar (Mauritanie) mais également du Cap Blanc, tant convoité par l’Espagne. Deux autres conventions (1902 et 1904) offrirent à Madrid la possibilité d’élargir sa domination vers le nord, en exerçant son influence et son action dans la région de la Seguia El Hamra. Les deux pays européens dépeçaient progressivement le Maroc et le démembraient en régions d’influence, alors que l’empire chérifien était encore un État souverain et indépendant.
Le 30 mars 1912, un traité de Protectorat est imposé au Maroc, et le partage du Royaume entre Paris et Madrid est achevé. Il est à noter que l’Espagne s’est sentie lésée par ce partage, car elle a perdu le contrôle de Oued Noun, mais aussi de Tindouf, passé sous autorité française, faisant ainsi partie de la colonie algérienne. Un partage dont les effets et les conséquences sont observables jusqu’à nos jours.
