Dans la longue Histoire du Maroc, l’ère du Protectorat (1912-1956) ne représente qu’une courte parenthèse sur l’échelle millénaire d’une nation si ancienne. Bien que cette période a laissé des effets indélébiles sur les institutions politiques, l’économie et la société marocaine, elle n’a duré finalement « que » 44 ans. La moitié de ce temps est marquée par la prétendue « pacification », qui est, en réalité, une véritable guerre armée menée sans relâche contre la résistance marocaine.
Les batailles contre la présence française (et espagnole) se poursuivent sans discontinuer jusqu’en 1934. Les populations du Sahara ne dérogent pas à cette règle. Dès la fin du XIXème siècle, les tribus sahraouies mènent des combats acharnés contre les forces étrangères qui pénètrent leur territoire. Au nom du Jihad, de grandes figures religieuses et des chefs de tribus affrontent les troupes coloniales, leur infligeant de terribles pertes. Cette phase de résistance est essentielle pour éclairer les liens profonds et l’allégeance existant entre les habitants du Sahara et les Sultans chérifiens, ainsi que pour comprendre l’écho de la résistance sahraouie sur l’ensemble du territoire marocain.
L’Épopée du Cheikh Ma El Aïnine
Issu d’une prestigieuse famille d’oulémas et de soufis, et revendiquant une ascendance chérifienne, Sidi Moustapha Ould Cheikh Mohammed Fadel, plus connu sous le nom de Cheikh Ma El Aïnine, est un personnage hors norme et une figure centrale de la résistance aux projets coloniaux au Maroc.
Né vers 1830 aux abords du fleuve du Niger, il se distingue rapidement par son érudition et son charisme, ce qui fait de lui une autorité spirituelle et morale incontestée dans une vaste région. Il entretient des relations privilégiées avec les sultans du Maroc. En 1858, il accompagne l’un des fils de Moulay Abderrahman au pèlerinage et est reçu avec les honneurs dus à son prestige par les souverains successifs. Les correspondances entre Moulay Hassan Ier et Ma El Aïnine démontrent clairement que ce dernier agit en tant que Khalifa (représentant) du Sultan sur le territoire du Sahara.
Ma El Aïnine fonde la ville de Smara, qui devient non seulement un centre religieux d’envergure, mais aussi la base stratégique des opérations militaires de la résistance sahraouie.
En 1898, Ma El Aïnine fonde la ville de Smara, qui devient non seulement un centre religieux d’envergure, mais aussi la base stratégique des opérations militaires de la résistance sahraouie. En 1904, l’assassinat de Xavier Coppolani, architecte de la politique de pénétration coloniale au Sahara, est attribué à l’influence du Cheikh. Cet incident marque un tournant. Le Jihad général est proclamé par Ma El Aïnine avec le soutien du Sultan Moulay Abdelaziz, qui lui fait parvenir une aide militaire.
Malgré les nombreuses victoires de la résistance, la réaction française est virulente. À partir de 1908, sous l’autorité du colonel Gouraud, les troupes françaises repoussent progressivement Ma El Aïnine vers le nord. Après des mois de batailles et de raids, le Cheikh abandonne Smara et s’installe à Tiznit en 1910.
Du haut de ses 80 ans, il parvient à rallier les tribus berbères et sahraouies et marche sur Fès. Les troupes françaises l’interceptent en juin 1910 dans les plaines de Tadla. Suite à cette défaite, Ma El Aïnine se replie vers Tiznit où il décède trois mois plus tard.
Le flambeau de la résistance est immédiatement repris par son fils, Ahmed El Hiba. Ce dernier, refusant catégoriquement le contenu du Traité de Protectorat signé par Moulay Abdelhafid en 1912, se proclame Sultan du pays. Il marche avec une armée de Sahraouis et de Soussais vers Marrakech, dont il s’empare en août 1912. Les dignitaires de la ville ocre prêtent allégeance à Ahmed El Hiba. Cependant, l’armée française, sous le commandement du colonel Mangin, reprend rapidement les choses en main. El Hiba est battu par les troupes coloniales, mieux armées, lors de la bataille de Sidi Bou Othman, au nord de Marrakech.
Retranché dans son fief dans le Souss, il continue la résistance jusqu’à sa mort en 1919. Les descendants du Cheikh Ma El Aïnine perpétuent ce combat farouche jusqu’en 1934, marquant la fin officielle de la période dite de la « pacification ».
Les derniers barouds d’honneur
La résistance des populations sahraouies n’est pas exclusive à la famille des Ma El Aïnine et à leurs fidèles. D’autres tribus et personnalités s’illustrent dans le combat contre les troupes françaises, installées en Mauritanie et en Algérie. Les combattants de cette région recourent aux raids éclairs, traversant parfois des centaines de kilomètres à dos de chameau pour s’attaquer à des cibles coloniales.
En réaction, les forces françaises adoptent des mesures brutales et se livrent même à des actes de vandalisme, destinés à saper le moral de leurs adversaires. Ainsi, en 1913, et après une longue poursuite contre des combattants sahraouis, les forces du colonel Mouret arrivent à Smara et détruisent le sanctuaire construit par le Cheikh Ma El Aïnine. Le choc est profond dans tout le territoire, et cet acte est considéré comme un véritable sacrilège. Les tribus des Rguibates et des Tekna poursuivent durant des semaines les forces françaises. Le colonel Mangin échappe à la mort par miracle et rejoint sa base à Adrar.
Mais malgré leur connaissance du désert, leur courage et les tactiques de guérilla qu’ils emploient, les résistants sahraouis doivent faire face à une force disproportionnée. Les troupes françaises, lourdement armées et mieux organisées, affluent de toutes parts pour encercler les groupes résistants. Il est à noter que ces combats sont menés principalement par l’armée française et ses auxiliaires appartenant aux colonies algérienne et sénégalaise. L’Espagne, empêtrée dans une série de crises politiques et une guerre civile, n’a qu’une faible participation dans la campagne de « pacification » du Sahara occidental. Sa présence est réduite à quelques zones rattachées au commandement militaire du nord du Maroc. Ce n’est qu’à partir de 1933, et sous pression française, que Madrid commence à envoyer des troupes dans la région. Un autre chapitre de la colonisation espagnole du Sahara s’ouvre alors.
