Nassera Tamer : au bout du fil, la langue perdue

Dans son premier roman, Allô la place (Verdier), Nassera Tamer convoque les souvenirs des taxiphones, ces cabines du lien à distance, pour raconter une quête intime : retrouver la darija, langue d’enfance égarée, et interroger ce que parler – ou ne pas parler – dit de l’exil, de la famille et des solitudes.

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Nassera Tamer livre un récit personnel d’une sincérité désarmante Crédit: Miliana Salomé Rahouadj

Pour les immigrés, les taxiphones furent un temps des lieux où se jouait le type de lien qu’on entretenait avec les autres, quand on ne disposait ni de téléphone fixe, ni de téléphone portable.


Nassera Tamer
“Allô la Place”, 192 pages, éditions Verdier

Quand il fallait descendre en bas de la rue pour composer le numéro de téléphone de ceux qui sont loin et à qui on ne parvient pas toujours à dire qu’ils nous manquent. Ces échoppes, principalement tenues par d’autres immigrés, ont marqué Nassera Tamer.

Si elle ne les a vraiment utilisées à Paris que pendant trois ans, de 2006 à 2009,  son premier roman, Allô la place, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Verdier, porte le nom de l’une d’entre elles. Et elles sont nombreuses dans le 13e arrondissement de Paris, où la primo-romancière nous donne rendez-vous.

C’est un récit personnel d’une sincérité désarmante, qui dit le pouvoir des langues à nous relier comme à nous plonger dans des solitudes parfois peu compréhensibles. La darija est, pour Nassera Tamer, cette chose étrange, familière et distante à la fois, qu’elle tente de dompter depuis des années. Pour y parvenir, elle en a fait un livre.

Dire, sans tout dire 

Nassera Tamer est née en France de parents ayant quitté le Maroc dans les années 70, a grandi au Havre, dans une famille qui ne comptait pas ses silences

Encore peu habituée à cet exercice, si délicat, qui consiste à parler de soi, Nassera Tamer confie : “Dans mon imaginaire, lire et écrire ont longtemps été des activités de privilégiés. Il m’a fallu du temps pour sauter le pas”. Le pas de l’écriture. Avant de consacrer deux années à ce roman, il y a tout de même eu quelques ébauches, des tentatives dispersées, souvent mises de côté à la faveur d’une vie professionnelle bien remplie : des études de droit, une carrière d’avocate, et désormais de juriste en entreprise.

Elle est née en France de parents ayant quitté le Maroc dans les années 70, a grandi au Havre, dans une famille qui ne comptait pas ses silences. Comme toutes les autres, finalement. “Il y a cette chose, pas toujours facile à atteindre, qui consiste non seulement à s’autoriser à raconter une histoire personnelle, mais surtout, à s’autoriser à écrire. Dans mon entourage, de là où je viens, ce n’est pas quelque chose de naturel”, explique-t-elle. Les pages de son roman sont profondément empreintes de cette pudeur, qui accompagne un choix assumé de se raconter, tout en posant une limite ferme de ne pas tout dévoiler de soi.

“Cette narratrice, ce n’est pas tout à fait moi, c’est plutôt un moi littéraire, mis en scène, et traversé par des questions collectives”

Nasser Tamer, écrivaine

C’est un fil narratif simple qui se construit, dans lequel Nassera revisite les taxiphones, y décrit ce qu’elle voit, et raconte un paradoxe poignant : la possibilité de composer un numéro, l’impossibilité de parler si quelqu’un décroche. Elle se tient à distance de la femme qu’elle a été, arpentant les rues de Paris à la recherche d’une réponse pour comprendre ce qui la sépare vraiment des siens, se met en scène en train d’écrire et d’apprendre la darija qui lui a toujours manqué, en y mettant autant de ténacité que de poésie.

Parvenir à parler à sa mère, qui vit désormais principalement à Casablanca, devient un enjeu narratif à part entière. “Cette narratrice, ce n’est pas tout à fait moi, c’est plutôt un moi littéraire, mis en scène, et traversé par des questions collectives” estime l’autrice.

Une appli et un dictionnaire

Il y a aussi Meriem, joliment surnommée “Mer” comme celle qui sépare le Maroc et la France. Nassera fait sa rencontre à travers Tandem, une application qui met en contact des locuteurs natifs à travers le monde pour s’exercer dans une langue. L’une veut exercer son anglais en vue de sa demande d’immigration au Canada, l’autre veut pratiquer la langue perdue de son enfance, la darija, pour la retrouver.

C’est un fil narratif simple qui se construit, dans lequel Nassera Tamer revisite les taxiphonesCrédit: DR

“La langue a été mon point de départ. Elle est devenue une sorte de socle de réflexion, à partir duquel j’ai voulu interroger le lien à la famille, au pays d’origine, à la culture… Il y a des milliers de façons d’apprendre une langue, et des milliers de façons dont ces sujets peuvent cohabiter en nous”, explique Nassera Tamer.

Le texte en lui-même traduit pleinement cette approche. Les chapitres sont rythmés par des photos d’enseignes de taxiphones, les mots de langue étrangère côtoient le français, faisant fi des règles typo-orthographiques. Pas d’italique et jamais de notes de bas de page pour signifier la présence d’une autre langue. Français, darija et anglais se fondent ensemble dans le texte, à défaut de parvenir à cohabiter en la narratrice.

“Mer” se transforme en miroir conditionnel. C’est la vie d’une femme marocaine active et diplômée, mère de famille vivant à Casablanca. Elle a un mari et des enfants, parle trois langues entre lesquelles elle navigue sans embûches. Nassera l’admire et l’envie à la fois, se demande ce qu’elles ont véritablement en commun. Meriem, c’est finalement une autre façon d’être marocaine que Nassera ne connaît pas.

“Elle m’a permis de me questionner sur mes propres perceptions. On est toutes les deux marocaines, mais face à des réalités très différentes. Contrairement à elle, je n’ai jamais eu à me poser des questions liées à un visa, par exemple. Je me suis aussi demandé dans quelle mesure ma vie aurait ressemblé à la sienne dans un monde où mes parents n’auraient pas choisi de partir ?” s’interroge l’autrice à voix haute. Les deux femmes discutent, déconstruisent les idées reçues qu’elles peuvent avoir l’une sur l’autre, avec la délicatesse d’une écrivaine prête à être contredite, et qui prend soin de ne pas décrire ce qu’elle connaît mal.

Enfin, la langue de Nassera Tamer, aussi poétique qu’elle soit, est d’abord ramenée à sa fonction communicationnelle, et pose une question déroutante : que se passe-t-il quand on n’arrive plus à se parler ? Qu’est-ce qu’on perd sur le chemin de la langue qui échoue à nous relier ?

“Quand je veux communiquer avec mes proches, c’est immédiatement la question que je me pose : quelle langue choisir ? Et ce choix devient aussi celui de la manière dont on leur raconte nos vies, nos émotions. Et quand on n’y parvient pas, quand la langue ne fonctionne pas en nous, c’est une solitude particulière qui se crée”, explique-t-elle. De fait, c’est aussi un livre qui parle d’une route sinueuse à traverser pour retrouver des souvenirs qui sonnent comme des mots imprononçables.

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