1xBet et la carte amputée du Maroc : la provocation de trop ?

Une publicité de 1xBet, diffusée sur Arriyadia lors de l'ouverture de la CAN féminine, avec une carte du Maroc sans le Sahara a provoqué l’indignation. Au-delà de l’atteinte à l’intégrité territoriale, cet incident rappelle l’implantation illégale et persistante de la société de paris sportifs dans le paysage sportif national.

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Capture d'écran

La scène s’est déroulée en direct, dans la soirée du samedi 5 juillet, sur la télévision publique marocaine. Alors que les téléspectateurs suivaient la cérémonie d’ouverture de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) féminine 2025, organisée au Maroc jusqu’au 26 juillet, une séquence inattendue est venue perturber la fête : une publicité pour 1xBet, société de paris sportifs opérant illégalement au royaume depuis l’étranger, est apparue à l’écran.

“Ce comportement irresponsable d’1xBet, n’étonne guère venant d’un acteur qui ne respecte ni les lois, ni les valeurs, ni la souveraineté des États”

un internaute sur Facebook.

Mais ce n’est pas tant la présence de cette entreprise controversée qui a choqué les spectateurs, que le contenu même de la publicité : on y voit une carte du Maroc amputée de son Sahara. Un dérapage qui a immédiatement provoqué une vague d’indignation sur les réseaux sociaux.

“La publicité en question ignorait délibérément le Sahara marocain, défiant ouvertement le consensus national sur la marocanité du Sahara et heurtant profondément les sentiments des citoyens, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays”, déplore un internaute sur Facebook. Et de poursuivre : “Ce comportement irresponsable d’une entreprise douteuse comme 1xBet, déjà visée par de nombreuses accusations juridiques et éthiques dans plusieurs pays, n’étonne guère venant d’un acteur qui ne respecte ni les lois, ni les valeurs, ni la souveraineté des États”.

À qui la faute ?

Ce qui a particulièrement exacerbé la colère de nombreux Marocains, c’est que cette publicité ait pu être diffusée sur une chaîne publique. “Plus choquant encore, c’est qu’une telle séquence ait été autorisée à l’antenne d’un média censé être le fer de lance de la défense des causes nationales”, relève-t-on dans les commentaires. Un incident qui, selon eux, “soulève de sérieuses questions sur les responsabilités internes, l’absence de contrôle et le manque flagrant de sentiment patriotique”, conclut-il.

Dans la tourmente, Arryadia, diffuseur officiel de la compétition au Maroc, a rapidement été montrée du doigt. Face à l’ampleur de la polémique, la chaîne sportive publique a réagi dès le lendemain par un communiqué, affirmant vouloir “apporter des précisions”.

Patrice Motsepe, président de la CAF.Crédit: CAF Media / X

Dans sa mise au point, Arriyadia rejette toute responsabilité directe, renvoyant la faute à la Confédération africaine de football (CAF). La publicité en question “fait partie du signal international officiel”, explique la chaîne, précisant qu’elle ne fait que diffuser un contenu “tel que fourni par l’organisme organisateur à toutes les chaînes de télévision retransmettant l’événement”. En d’autres termes, Arriyadia affirme n’avoir eu aucun contrôle sur les éléments publicitaires intégrés dans le flux international fourni par la CAF.

La chaîne indique également que, dès que “l’erreur” a été détectée, des excuses officielles ont été adressées à la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT) par la CAF. Cette dernière aurait reconnu “son entière responsabilité dans ce regrettable incident” et se serait engagée à “corriger la publicité en question” ainsi qu’à “veiller à ce que de telles erreurs ne se reproduisent plus”, peut-on lire dans le communiqué d »Arryadia.

“Est-il concevable qu’une telle insulte puisse rester impunie ? Où sont les institutions chargées de protéger l’image et la dignité du Royaume ?”

un internaute indigné

Provocation délibérée ?

Mais pour beaucoup, la responsabilité ne peut être entièrement rejetée sur la Confédération africaine de football. Sur les réseaux sociaux, les critiques fusent également à l’encontre des autorités chargées de la régulation du paysage audiovisuel marocain. “Est-il concevable qu’une telle insulte puisse rester impunie ? Où sont les institutions chargées de protéger l’image et la dignité du Royaume ? Où est la surveillance médiatique, censée être vigilante face à de telles dérives dangereuses ?”, s’interroge un internaute indigné.

Dans cette affaire, c’est surtout 1xBet qui concentre la colère des Marocains. Pour de nombreux commentateurs, l’entreprise a franchi “toutes les lignes rouges”. Son choix d’utiliser une carte du Maroc tronquée est perçu comme une “agression intolérable”, voire une provocation délibérée. Les appels à sanction se multiplient : enquête immédiate, poursuites judiciaires contre les responsables de cette “négligence grave”, et interdiction ferme de toute activité de la société sur le territoire marocain.

“Le Sahara est marocain et le restera, que cela vous plaise ou non. Ceux qui portent atteinte à l’intégrité territoriale du Maroc doivent assumer les conséquences de leurs provocations”, lit-on l’une des publications relayées massivement en ligne.

Fondée en 2007 et détenue par le groupe 1x Corp NV, 1xBet est une société de jeux en ligne opérant sous licence de Curaçao et domiciliée à Chypre. Initialement lancée comme casino russe, elle s’est développée à l’international à partir de 2014, notamment sur les marchés émergents en Afrique, en Inde et en Amérique latine. Malgré une forte croissance, marquée par des partenariats de courte durée avec des clubs prestigieux comme Chelsea FC, Liverpool FC, le FC Barcelone ou encore le PSG, la société a rapidement été éclaboussée par des enquêtes pour activités illégales. Entre 2018 et 2021, 1xBet s’est aussi associé à la Série A italienne.

En toute impunité

Aujourd’hui, la plateforme est interdite dans plusieurs pays, notamment en Russie, France, Espagne et Maroc, où elle ne détient aucune autorisation légale pour opérer. Cela ne l’a pourtant pas empêchée de s’infiltrer dans le paysage sportif marocain. En septembre 2022, l’opérateur russe signait un contrat de sponsoring historique avec le Raja Club Athletic (RCA) de Casablanca, devenant l’un de ses sponsors officiels. Le montant annoncé : 3,3 millions de dollars sur trois ans, faisant de cet accord le plus important contrat de sponsoring de l’histoire des clubs marocains.

Dès janvier 2023, TelQuel consacrait une enquête à l’implantation illégale de 1xBet au Maroc, où seule la Marocaine des Jeux et des Sports (MDJS) est habilitée à opérer selon la législation en vigueur. Mais malgré cette restriction, l’entreprise a continué d’étendre ses tentacules : basketball, avec un partenariat signé en novembre 2022 avec l’Association sportive de Salé, et musique urbaine, en s’associant au rappeur ElGrande Toto, qui promeut des codes d’inscription sur ses réseaux sociaux.

En janvier 2023, TelQuel publiait une enquête où étaient révélées au grand jour les pratiques illégales de 1xBet dans le royaume.

Face à cette infiltration illégale, les autorités marocaines ont fini par réagir. En novembre 2023, les ministères de l’Intérieur et de l’Économie ont déposé une plainte auprès du procureur général près la Cour d’appel de Rabat, visant les activités clandestines de 1xBet et les promotions diffusées en ligne.

En décembre 2024, Fouzi Lekjaa, ministre délégué chargé du Budget et président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), est lui aussi monté au créneau. Lors de la deuxième lecture du projet de loi de finances 2025, il a dénoncé avec fermeté l’activité illégale de 1xBet au Maroc. Il a rappelé que, bien que l’entreprise ait tenté de multiplier les partenariats locaux, notamment avec le Raja, la FRMF a toujours refusé toute collaboration. Lekjaa a également fait part de ses inquiétudes quant à l’influence croissante de 1xBet au niveau continental, notamment en tant que sponsor majeur de la CAF.

Dans la foulée, un amendement au Projet de loi de finances 2025, proposé par la majorité et la CGEM, a été introduit pour encadrer les revenus issus des sites étrangers de jeux de hasard. Il prévoit notamment une retenue à la source sur les gains, ainsi qu’une participation solidaire spéciale de 2%, appliquée aux gains versés par les opérateurs légaux nationaux. L’objectif : rétablir un équilibre sur un marché parasité par les plateformes illégales, qui échappent à toute fiscalité.