Le journaliste Omar Radi victime de cyberespionnage par le logiciel “Pegasus”

Dans son dernier rapport, Amnesty International pointe les autorités marocaines pour avoir eu recours au logiciel Pegasus, conçu par la société israélienne NSO Group, à des fins d’espionnage du journaliste et militant des droits de l’Homme Omar Radi.

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Omar Radi à la sortie du tribunal de première instance d’Ain Sebaâ, le 12 mars 2020. Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

La liberté de la presse de nouveau traquée au Maroc ? Alors qu’en octobre 2019, Amnesty International dénonçait le piratage et la surveillance accrue dont faisaient l’objet l’universitaire Maati Monjib et Abdessadak El Bouchattaoui, avocat spécialiste des droits humains, l’ONG vient de publier un nouveau rapport, cette fois sur la surveillance dont ferait l’objet Omar Radi.

Le journaliste et militant des droits de l’Homme a, d’après Amnesty, fait l’objet d’une surveillance numérique accrue par les autorités entre janvier 2019 et fin janvier 2020. “L’analyse technique de l’iPhone d’Omar Radi a fait apparaître des traces des mêmes attaques par ‘injection réseau’”, écrit l’ONG dans son rapport, publié le 22 juin. Et d’ajouter : “Ces traces constituent de solides éléments permettant d’établir un lien entre ces attaques et les outils conçus par NSO Group.

Infecté en allant sur le site du ministère de la Justice

L’enquête d’Amnesty, reprise par le consortium de médias Forbidden Stories qui comprend entre autres le journal Le Monde, le Washington Post et le Guardian, pose la loupe sur la façon dont le smartphone du militant a été infiltré et la manière dont ses informations personnelles ont été extraites et utilisées à son encontre. Le procédé : une cybersurveillance menée par les autorités du Royaume, que permet le très controversé programme israélien “Pegasus”.

Une fois installé sur un téléphone, le logiciel peut en extirper une liste de contacts, des SMS et des mots de passe, mais aussi enregistrer des conversations

Une infection qu’Omar Radi, 33 ans, a constatée alors qu’il tentait de se connecter à un site non chiffré. “Par exemple, je veux rentrer sur un site et puis je vois sur la bande de l’URL plein d’URL changer. On me redirige donc vers d’autres serveurs”, détaille-t-il à Forbidden Stories.

Se sachant dans le viseur des autorités, il explique avoir pris contact avec le Security Lab d’Amnesty International, cellule spécialisée dans la sécurité numérique, pour faire part de ses doutes. “Amnesty m’a alors expliqué que mon téléphone avait été infecté, poursuit-il. Ironie du sort, j’ai été infecté en allant sur le site du ministère de la Justice marocain.

Les traces techniques et éléments laissés par l’application semblent alors pointer vers “Pegasus”. Confectionné par l’entreprise israélienne NSO Group spécialisée dans les logiciels d’espionnage, le logiciel est une véritable porte d’entrée, qui rend les téléphones entièrement contrôlables depuis l’extérieur. Une fois installé sur un téléphone, le logiciel peut en extirper des données importantes comme une liste de contacts, des SMS et des mots de passe, mais aussi enregistrer des conversations.

“David contre Goliath”

Des données aspirées de manière quasiment invisible, la méthode semble plébiscitée par certains États. Dans un document publié en septembre 2018, le laboratoire interdisciplinaire de l’université de Toronto, le CitizenLab, particulièrement au fait du suivi de Pegasus, assurait que 45 pays avaient recours à l’outil conçu par NSO Group, dont le Maroc. Pour Bill Marczak, chercheur au Citizen Lab, le Royaume fait même partie des six pays où “d’importantes activités de Pegasus ont été menées et ont déjà été associées à l’utilisation abusive de logiciels espions pour cibler la société civile”.

“Ils ont toujours moyen de savoir ce qu’il se passe dans notre téléphone, notre ordinateur”

Omar Radi

Pegasus aurait été déployé au Maroc à travers un opérateur sous le nom de code “Atlas”. Le logiciel aurait également infecté des téléphones marocains suite à une attaque lancée depuis l’Arabie saoudite par un opérateur nommé “Kingdom”.

Selon l’ONG Amnesty International, en octobre 2019, l’universitaire Maati Monjib et Abdessadak El Bouchattaoui, avocat spécialiste des droits humains, notamment en vue lors des procès du Hirak du Rif, ont fait l’objet de piratage et surveillance par Pegasus. “C’est David contre Goliath. Ils ont toujours moyen de savoir ce qu’il se passe dans notre téléphone, notre ordinateur”, explique Omar Radi à Forbidden Stories.

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Dans le cas du militant des droits de l’Homme, plusieurs des informations récoltées ont fuité ces dernières semaines dans certains supports médiatiques marocains. Des éléments relevant de sa vie professionnelle, comme les appels émis ou reçus, ou encore ses activités avec différentes ONG et structures internationales. Des informations liées aussi à sa vie privée ont fait l’objet de publication par ces supports, détaillant ainsi certains de ses déplacements ainsi que ses liens de proximité.

Le 26 décembre 2019, Omar Radi a été placé en détention au terme d’une procédure judiciaire initiée par une autosaisine du parquet avant d’être déférée dans la foulée devant le procureur du roi, au tribunal d’Ain Sebaâ.

La raison ? Un tweet publié neuf mois plus tôt, pour lequel il lui est reproché d’avoir émis des critiques à l’encontre du juge Lahcen Tolfi, au lendemain de la confirmation en appel des peines des détenus du Hirak du Rif par le parquet casablancais. “Ni oubli ni pardon avec ces fonctionnaires sans dignité !”, avait-il tweeté. Omar Radi risquait une peine d’un mois à un an de prison pour “outrage à magistrat”. Le 17 mars, il a été condamné à quatre mois d’emprisonnement avec sursis et une amende de 500 dirhams.

Passé par plusieurs rédactions, le journaliste s’estime “puni pour l’ensemble de son œuvre”, comme confié à LeDesk.ma, média avec lequel il collabore. Pour l’heure, aucun démenti des autorités concernées n’est venu contredire les accusations d’Amnesty International.

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