Les mémoires de Youssoufi : l’Alternance (7/7)

Son enfance, ses combats, Ben Barka, Bouabid, Omar Benjelloun, Hassan II et Mohammed VI… le Premier ministre de l’Alternance revient sur des épisodes et des acteurs de l’histoire du Maroc dans un livre-événement.

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Pour former le gouvernement de l’Alternance en 1998, Hassan II fait appel à Youssoufi. Ici, le défunt roi en discussion avec son Premier ministre au palais royal de Casablanca. Crédit: Mohamed Maradji

Vers la fin de 1997, Driss Jettou, alors ministre des Finances, m’a contacté pour m’informer que Sa Majesté Hassan II l’avait chargé de me rencontrer. L’idée de la rencontre, m’a-t-il dit, faisait suite à un exposé qu’il a fait devant Sa Majesté sur la situation économique du Maroc et les défis que notre pays se devait de relever.

Archive : article paru dans le numéro 801 de TelQuel publié le 8 mars 2018

M. Jettou devait me faire la même présentation. Notre rencontre a duré environ quatre heures au cours desquelles j’ai écouté ses explications. En résumé, le Maroc pourrait sortir indemne de toutes les difficultés économiques s’il prenait les décisions nécessaires pour améliorer la situation économique et sociale.

Parmi ces décisions, limiter l’endettement, attirer de nouveaux investissements, donner plus d’importance aux PME, lutter contre le chômage et mettre fin à l’exode rural et aux bidonvilles (…) M. Jettou m’a dit que Sa Majesté avait été contraint de refuser l’Alternance en 1994. Le souverain avait la conviction qu’elle ne pouvait s’effectuer qu’avec ceux qui étaient dans l’opposition depuis des décennies, à savoir ma personne.

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Basri reste, Sahara oblige

Le défunt Hassan II m’a reçu le 4 février 1998 au palais royal de Rabat pour me nommer Premier ministre. Il m’a déclaré : « J’apprécie vos compétences et votre fidélité et je sais très bien que, depuis l’indépendance, vous n’êtes pas à la recherche de postes, que vous fuyez sans cesse. Mais nous sommes tous devant une situation qui exige beaucoup d’efforts et de sacrifices pour faire avancer notre pays, afin que nous soyons prêts à aller vers le 21e siècle. Je suis prêt à vous garantir la majorité pendant quatre ans et vous aurez toute latitude pour choisir votre équipe gouvernementale. Seulement, étant donné que le Conseil de sécurité a pris la décision de réaliser un référendum au Sahara avant la fin de l’année (1998), nous aurons besoin de l’expertise de l’actuel ministre de l’Intérieur Driss Basri, qui est en charge du dossier de nos provinces du Sud depuis quinze ans. Nous demanderons, pour les mêmes raisons, au Premier ministre actuel (Abdellatif Filali, ndlr) de se charger du ministère des Affaires étrangères, département qu’il a géré durant plusieurs années. Pour le reste des ministres, j’attends vos propositions ». J’ai accepté le choix du roi de garder les deux ministres. Sa Majesté n’a aucunement évoqué ce que l’on appelle les ministères de souveraineté. C’est moi qui ai choisi de garder Omar Azziman comme ministre de la Justice et le défunt Abdelkébir Alaoui Mdaghri au ministère des Habous et des Affaires islamiques.

Le plus grand trafiquant d’armes

J’ai fait la connaissance de Sa Majesté le roi Mohammed VI le 1er mai 1992, lorsque nous avons été convoqués par le défunt souverain pour assister à la première réunion des partis de la Koutla autour des travaux de la commission préparatoire des élections. Sa Majesté m’a présenté au prince héritier et à son frère en plaisantant : « Voici le plus grand trafiquant d’armes », en leur racontant comment, du temps de la résistance, je portais des armes sous mes habits malgré ma maladie pour réclamer le retour de Mohammed V au Maroc.

Je me souviens que le prince Sidi Mohammed m’a demandé si ma relation d’amitié avec Sa Majesté était aussi solide que sa relation avec Abderrahim Bouabid. Je lui ai répondu : ‘Pas à ce point’. Car, que ce soit avant ou après l’indépendance, Abderrahim Bouabid avait de très bonnes relations avec Sa Majesté. Et leurs liens sont devenus plus solides dans le cadre des gouvernements qui se sont succédés. Quant à moi, j’avais vu Sa Majesté Hassan II en avril 1965 pour la dernière fois. Mon séjour à l’étranger, mon exil et ma situation ont fait que je ne l’ai recroisé que 27 ans plus tard.

Mohammed VI s’oppose à sa démission

Sitôt les résultats des élections [de 2002, ndlr] annoncés, j’ai rencontré Sa Majesté Mohammed VI en présence de son conseiller, le défunt Abdelaziz Meziane Belfkih. Je lui ai proposé de présenter ma démission de mon poste de Premier ministre, de telle sorte qu’il puisse choisir celui qui serait chargé de conduire le gouvernement suivant. Sa Majesté n’était pas sans savoir que je ne désirais pas porter cette responsabilité. Mais il a préféré que je ne présente pas ma démission à ce moment-là.

Toujours en contact avec le souverain

Le 9 octobre 2002, Sa Majesté Mohammed VI a présidé le dernier Conseil des ministres à Marrakech. Après ce Conseil, j’ai été démis de mes fonctions par Sa Majesté, qui m’a dit : “A plusieurs reprises, vous avez exprimé votre souhait de démissionner et, étant donné votre état de santé, j’ai décidé de nommer Driss Jettou en tant que Premier ministre”. J’ai remercié Sa Majesté d’avoir répondu à ce souhait et je lui ai dit que la Constitution actuelle (1996) lui conférait le droit de nommer qui il voulait comme Premier ministre, mais la méthodologie démocratique exige que soit nommé le Premier ministre issu du parti arrivé en tête aux élections législatives, qui est l’USFP (…) Nous n’avons jamais perdu contact (…) A chaque fois que les circonstances le permettaient, il m’invitait aux fêtes de la famille royale ou à des événements officiels avec des présidents ou des amis communs, parfois aussi à des fêtes avec sa petite famille.

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