Sélection culturelle de confinement: Driss Khrouz

Histoire, littérature et cinéma. L’ancien directeur de la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc Driss Khrouz livre à TelQuel sa sélection culturelle pour adoucir le confinement.

Par

Driss Khrouz, économiste, a dirigé la BNRM pendant 13 ans. Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

Retour à Lemberg, Philippe Sands, 2017

C’est un livre remarquable. J’en avais entendu parler, mais ce n’est qu’en rencontrant son auteur que j’ai entamé la lecture de ce bouquin. Il a été publié en anglais en 2016 et sa version française en 2017. Ce qui est passionnant avec ce livre, c’est qu’on y apprend que Philippe Sands, avocat à la Cour pénale internationale, a découvert une grande partie de son histoire familiale, qu’il ignorait totalement, en 2010.

Cette année-là, il a été invité à donner une conférence autour des origines du génocide et du crime contre l’humanité dans une université de la ville ukrainienne Lviv. Autrefois, cette ville était polonaise sous occupation allemande, elle s’appelait Lemberg. Il découvre qu’à l’époque, les deux principaux juristes qui ont pensé des questions liées aux droits humains et aux pratiques et concepts des crimes contre l’humanité dans le contexte de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, étaient des contemporains de son grand-père.

Hersch LauterpachtCrédit: DR

Raphael LemkinCrédit: DR

Il s’agit évidemment de Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin. Les deux théoriciens se sont livré une bataille d’idées monstre, le premier pour défendre le concept de crime contre l’humanité et le second pour défendre le concept de génocide, et ainsi instruire une pratique juridique internationale. La différence entre les deux concepts, en somme, est que le génocide consiste en la suppression d’une “race” ou d’une religion, et les crimes contre l’humanité en la suppression ciblée d’individus. Un débat qui survient à l’époque du procès de Nuremberg. Il s’avère que les deux penseurs et son grand-père (qui étaient tous trois de confession juive) avaient fait leurs études dans cette université même où il a donné ladite conférence. C’est assez incroyable!

Philippe Sands a reconstitué tout un pan de l’histoire grâce au hasard d’une simple conférence en Ukraine

Au moment de la guerre, le grand-père de Philippe Sands avait fui la Pologne et vécu en France. Il avait fait la connaissance, en tant que professeur, d’un grand monsieur d’origine allemande qui vit en Angleterre, qui n’est autre que le fils de Hans Frank, le gouverneur général de la Pologne (entre 1939 et 1945), qui avait mis en place la solution finale des nazis en terre polonaise. Hans Frank avait massacré les familles de Raphael Lemkin, Hersch Lauterpacht et la propre famille de Philippe Sands! Et pourtant, le grand-père de Sands s’était lié d’amitié avec le fils de Hans Frank (qui détestait son père). Voilà donc un livre qui prend la forme d’un véritable roman policier et où les faits sont véridiques.

Hans FrankCrédit: DR

Retour à Lemberg est le fruit d’un travail d’enquête fouillée qui a mené Philippe Sands, entre 2010 et 2014, aux États-Unis, en Angleterre, en France, en Pologne, en Russie, en Ukraine, en Roumanie, en Bulgarie ou encore en Hongrie. Il a réussi à reconstituer l’histoire de toute cette région de l’Europe orientale, des États-Unis, de l’Angleterre, mais aussi de la France, à travers quatre personnes et le concept des droits humains. Ce qui est aussi remarquable dans ce livre, c’est qu’il révèle comment dans certaines familles, et c’est une chose universelle, le traumatisme crée une culture du silence. Ce qu’il a pu découvrir n’a jamais été raconté ou mentionné par sa famille !

Pour revenir à ma rencontre avec l’auteur, j’avais déjeuné avec lui le 16 octobre 2019. Mohamed Bennouna, juge à la Cour pénale internationale, qui est un ami, nous avait mis en contact et nous avons pu discuter. Philippe Sands a reconstitué tout un pan de l’histoire grâce au hasard d’une simple conférence en Ukraine. Et finalement, c’est ma rencontre avec lui qui m’a poussé à le lire. Je l’avoue, autant je crois à l’imaginaire et au rêve, autant je n’aime pas qu’on me transporte dans un monde fictif. Je ne suis donc pas très porté sur le roman, j’aime bien avoir les pieds sur terre ! Et là aussi, ça ne veut pas dire que je les ai toujours sur terre.

Le Tafilalet, contribution à l’histoire du Maroc aux XVIIe et XVIIIe siècles, Larbi Mezzine, 1987

Je suis une personne qui ne lit pas une chose à la fois. Dans la journée, je peux passer d’une lecture à une autre, selon mon humeur et mes envies. Je peux commencer avec un livre d’histoire puis bifurquer vers un autre sur la politique et finir avec une revue sérieuse, comme TelQuel. Actuellement, je suis en train de relire un livre exceptionnel de Larbi Mezzine, professeur d’histoire aujourd’hui décédé. Il a passé une grande partie de sa vie à enseigner dans la région de Tafilalet, et a réalisé une thèse intitulée Le Tafilalet, contribution à l’histoire du Maroc aux XVIIe et XVIIIe siècles, qui a par la suite été éditée.

C’est la quatrième fois que je relis ce livre, en fonction de mon évolution personnelle, de mes lectures

C’est la quatrième fois que je relis ce livre, à chaque fois en fonction de mon évolution personnelle, de mes lectures, de mes sensibilités politiques, de ma relecture de l’Histoire, sachant que je ne suis pas un historien. J’ai eu le plaisir de connaître ce grand monsieur qui a fait des études de terrain sur les manuscrits de Rissani, d’Arfoud, de Ksar Souk, de Rachidia, de Boudnib… il s’est intéressé à une région (le sud-est) qui est réputée pour ses mélanges linguistiques et de populations venues d’un peu partout, des Noirs et non-Noirs, des Amazighs, des Arabes, des Arabes qui se croient Amazighs, des Amazighs qui se croient Arabes… Bref, un Maroc en miniature. Et il a fait un travail remarquable.

à lire aussi

Cette relecture, je l’ai faite en lisant un autre livre d’histoire, Le Maroc Noir. Son auteur, Chouki El Hamel, est certes professeur d’histoire, mais il n’a pas la même approche que Larbi Mezzine. Dans son livre, El Hamel interpelle le coran, les hadiths, les dynasties, pour étayer sa thèse sur le racisme au Maroc. Dans cette lecture, j’ai été frustré par certains passages survolés sur des phénomènes historiques. Par exemple, la question des successions dans les dynasties (celle des Wattassides), ce qu’il avance sur la manière dont l’Islam est arrivé au Maroc, la relation avec l’Andalousie…

El Hamel a survolé certaines questions afin de les utiliser pour sa conclusion, et c’est une démarche que je comprends, mais j’ai préféré revenir au Tafilalet de Larbi Mezzine où il parle, entre autres, de la question des dynasties. Sa recherche rigoureuse s’appuie sur des documents historiques (du sud-est) couvrant du XVIIe au XIXe siècle, des histoires orales, l’avis des zaouïas. Il a aussi interrogé les mythes (qui ne sont pas forcément vrais, mais pas forcément faux)… En somme, je dirai que Chouki El Hamel, en tant qu’historien, fait un travail d’anthropologue alors que Larbi Mezzine, en tant qu’historien, fait un travail de sociologue ou d’archéologue. L’un creuse et l’autre observe.

Pourvu qu’il soit de bonne humeur, Loubna Serraj, 2020

Je suis en train de lire le premier roman de Loubna Serraj. Je fais une autre dérogation, car je connais le sérieux de son autrice. Elle me l’avait offert lors du Salon du livre de Casablanca et c’est une femme de culture, une femme curieuse, une femme libre.

C’est un roman dur, mais qui décrit bien une réalité marocaine, à savoir le malheur des femmes dans des situations de vie familiale qu’elles subissent, notamment le mariage. Loubna Serraj s’est saisi de son intrigue pour décrire des réalités, dont l’hypocrisie sociale qu’elle dénonce. Et finalement, dans ce roman, elle défend le respect plus qu’autre chose, sans porter de jugement.

Adam, Maryam Touzani, 2019

Cette démarche de critiquer sans porter de jugement, je la retrouve dans le premier long-métrage de Maryam Touzani. Elle m’a fait l’amitié de m’inviter à l’avant-première du film en novembre 2019. C’est un long-métrage bouleversant ! La réalisatrice y dénonce la réalité d’une mère célibataire qui n’a pas choisi d’être mère et qui subit la situation, comme beaucoup de femmes.

Adam ne désigne pas de coupables, mais des situations de culpabilité.Crédit: Maryam Touzani

En mettant en scène cette épineuse histoire, Maryam Touzani met les spectateurs face à des réalités atroces et se retire sans jugement. Il y a de l’art, de la création et de l’émotion dans ce film. On en sort à la fois apaisé, convaincu de ce qu’il faut dénoncer, mais sans être révolté ! Car finalement, Adam ne désigne pas de coupables, mais des situations de culpabilité. Et puis les actrices Lubna Azabal et Nisrine Erradi sont magnifiques et merveilleuses, je ne les connaissais pas ! Voilà donc un film marocain intelligent.

article suivant

Aïd Al Fitr célébré dimanche au Maroc