La détresse des Marocains coincés à l’étranger, une semaine de galère

Entre fatalisme et calvaire, de nombreux Marocains ont fait les frais des mesures prises par les États, dont le Maroc, pour contrer la propagation du coronavirus. Restés coincés sous d’autres horizons, ils témoignent.

Par et

Des centaines de Marocains sont bloqués à l'étranger, des suites de la décision de fermer les frontières pour lutter contre la propagation du coronavirus. Crédit: Javier Soriano/AFP

Le vendredi 13 mars, un communiqué du chef du gouvernement, Saad Eddine El Othmani, annonçait “la suspension des liaisons aériennes et maritimes” avec la France, l’Espagne et l’Algérie, avant que le Maroc ne suspende, deux jours plus tard, tous les vols internationaux. Cette mesure de prévention face à la propagation du coronavirus laisse, depuis, de nombreux Marocains à quai et désemparés.

J’ai l’impression qu’en l’espace de trois jours ma vie a basculé et que nous ressortirons entièrement changés par cette crise”, nous confiait alors Neyla. D’autres sentiments ont suivi tout au long de la semaine, et pu être recueillis par TelQuel. Extraits.

Un homme à vélo devant les Galeries Lafayette, dans un Paris désert, le 18 mars 2020 au lendemain du début du confinement en France pour lutter contre le coronavirus. © Martin Bureau/AFPCrédit: Martin Bureau/AFP

Le moment de l’annulation des vols

“Dimanche 15 mars, dès 8 heures du matin, nous étions à l’aéroport d’Orly pour notre vol à destination du Maroc avec la RAM. Ce n’est que vers 16 heures que nous avons reçu un message d’annulation, et c’était déjà après le dernier départ de la RAM. Il n’y avait personne pour nous assister au niveau des guichets de la compagnie aérienne, et le personnel de l’aéroport nous a renvoyés vers les autorités marocaines, vu que la décision de suspension des vols émanait d’elles. Mais personne ne nous est venu en aide.” – Sara

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“Nous nous trouvons, ma femme et moi, bloqués à Séville. Jeudi 12 mars vers 19 heures, nous avons essayé de réagir en achetant des billets retour pour passer par le Portugal avec Air Portugal, vu que les restrictions n’étaient pas encore applicables pour ce pays. Nous avons réussi à nous procurer un billet depuis Séville vers Casablanca via Lisbonne pour dimanche 15 mars. Mais, malheureusement, vu l’ampleur des mesures prises par le gouvernement marocain, notre vol a été annulé.” – Ghali

“Mon frère est mort il y a quelques jours d’un cancer, en Italie. En plus de ce premier choc, celui de ne pas pouvoir faire rapatrier son corps et de ne pas l’enterrer a été très dur, surtout pour ma mère, qui est âgée et qui n’a pas vu son fils depuis un an. Notre seule consolation, aussi amère soit-elle, est qu’il a fini par être enterré en Italie et que sa femme et sa fille peuvent, elles au moins, aller se recueillir sur sa tombe.” – Mariam

Des membres du personnel médical en combinaison de protection prodiguent des soins à un patient atteint par le nouveau coronavirus dans une unité spéciale de l’hôpital de Brescia, le 17 mars en Italie. © Piero Cruciatti/AFPCrédit: Piero Cruciatti/AFP

Deux poids, deux mesures

“Nous avons des liens historiques, diplomatiques et économiques avec l’Espagne et la France. Lundi 16 mars, treize avions espagnols et français ont quitté l’aéroport d’Orly, vides, pour rapatrier leurs ressortissants du Maroc. Pourquoi ces avions vides n’ont-ils pas ramené les Marocains chez eux ? Ne sommes-nous pas humains ? Pourquoi le ministre des Affaires étrangères français est-il intervenu pour rapatrier ses concitoyens alors que le nôtre n’a rien fait pour nous ?” – Mustapha

“Pourquoi ces avions vides n’ont-ils pas ramené les Marocains chez eux ? Ne sommes-nous pas humains ?”

Mustapha

“Alors que nos vols ont été annulés, des avions vides ont quitté l’aéroport d’Orly pour récupérer les Français au Maroc. Si les frontières étaient réellement fermées, elles ne seraient pas ouvertes pour les Français. Notre pays ne veut pas de nous. Ces avions auraient très bien pu rapatrier les Marocains dont les vols ont été annulés. La mesure de fermeture n’a été appliquée qu’aux Marocains, et c’est blessant d’être discriminé par son propre pays.” – Sara

Les Ramblas quasi désertes à Barcelone, en Espagne, le 19 mars 2020. © Joseph Lago/AFPCrédit: Joseph Lago/AFP

Rejetés par la patrie

“Nous sommes plus de 300 Marocains à être coincés en France. Nous sommes médecins, commerçants, hommes d’affaires. Nous contribuons à l’économie nationale, et nous sommes aujourd’hui bloqués dans un pays étranger à cause de l’absence des autorités. Ce mardi 17 mars, la Tunisie a envoyé un avion militaire pour rapatrier ses ressortissants, les Algériens ont également pu regagner leur pays. Pourquoi notre pays ne fait-il pas de même ?” – Mohamed

“Je n’aurais jamais imaginé que le Maroc allait m’abandonner et me faire subir cette situation humiliante”

Naima

“Je n’aurais jamais imaginé que le Maroc allait m’abandonner et me faire subir cette situation humiliante. Je veux rentrer chez moi. En temps normal, je suis fière de ma marocanité, mais aujourd’hui, alors que je suis toujours coincée à l’aéroport d’Orly, j’en ai honte. À chaque fois que le Maroc a besoin de nous, MRE, nous répondons présents. Pourquoi cela ne va-t-il pas dans les deux sens ?” – Naima

“La Compagnie Air France nous a envoyé une proposition pour un autre vol. En y réfléchissant, nous avons décidé ensemble qu’il serait préférable que mes parents restent ici, ne serait-ce que pour éviter la foule dans les aéroports. Mais aussi pour éviter de contaminer et d’être contaminé. En France, nous ne sommes pas prêts pour cette situation, mais je pense qu’au Maroc, nous le sommes encore moins.” – Samira*

Des policiers italiens, le visage couvert par un masque, près de la place Saint-Pierre à Rome, le 19 mars 2020. © Filippo Monteforte/AFPCrédit: Filippo Monteforte/AFP

Difficultés financières

“Nous n’avons aucune garantie vis-à-vis de nos emplois. Nous avons des dettes à rembourser, des engagements bancaires et professionnels à honorer. J’ai très peur de perdre mon emploi. Ma hiérarchie m’a demandé un document écrit de la part du consulat pour éviter d’être viré. Je redoute qu’avec la lenteur de la bureaucratie, je ne l’obtienne pas.” – Khalid

“J’ai très peur de perdre mon emploi”

Khalid

“J’ai des engagements qui m’attendent au Maroc. Je dois régler ma situation avec la banque, j’ai laissé mes enfants avec des membres de ma famille et je dois les revoir le plus vite possible. Il n’est pas envisageable pour moi de rester encore plus de temps ici.” – Souad

“Mes parents sont tous les deux venus en France avec une certaine somme d’argent, prévue pour le temps de leur séjour. Là, mes parents vont vivre avec moi, dans mon studio parisien. Mais avec ce report, il a fallu s’organiser différemment, contacter des amis et emprunter de l’argent. Dès que des proches ont su que mes parents étaient bloqués ici, que ce soit mes amis ou ceux de mes parents, ils ont proposé leur aide instantanément.” – Samira

Un homme portant un masque de protection traverse le pont de Grenelle, le 18 mars 2020 à Paris. © Martin Bureau/AFP

Face à la bureaucratie

“Aucune autorité du pays n’est entrée en contact avec nous ou n’a tenté de nous porter assistance. C’est un vrai cauchemar d’être coincé avec des centaines de personnes sans que l’ambassade marocaine à Paris ou les services consulaires n’accompagnent les voyageurs durant cette crise.” – Sara

“Rentrer au Maroc alors qu’on vient d’une zone à risque est selon moi un geste irresponsable”

Reda

Dès 8 heures 30 le lundi 16 mars au matin, nous nous sommes précipités au consulat du Maroc à Séville. Les portes étaient fermées et ce n’est qu’à 11 heures que nous avons pu nous entretenir avec le consul, qui nous a reçus dans son bureau et à qui nous avons raconté notre mésaventure. Il nous a expliqué que la situation était similaire à Algésiras et que, dans notre cas, la prise en charge du logement et une éventuelle possibilité de transiter vers le Maroc, lorsque les conditions seraient plus favorables, se feraient dans cette même ville.” – Ghali

“En arrivant à l’aéroport d’Orly dimanche, j’ai découvert que tous les vols à destination du Maroc avaient été annulés. Depuis, je suis à l’aéroport et je n’ai plus d’argent pour subvenir à mes besoins. J’ai dépensé les 800 euros dont je disposais pour acheter un deuxième billet après l’annulation du premier. Je risque de perdre mon travail et j’ai besoin d’être dans mon pays dans ces circonstances difficiles et imprévisibles.” – Fatima-Zahra

Confinement à Paris, le 17 mars. © Christophe Archambault/AFPCrédit: Christophe Archambault/AFP

Survivre au confinement

“Je suis étudiant à Paris depuis quatre ans et, pour le moment, je vais bien. Je m’habitue à la vie en confinement. Je limite les sorties autant que possible. Je suis mes cours en ligne, et j’essaie de parler souvent à mes parents et mes camarades quand j’ai besoin de soutien. C’est une épreuve qui pèse sur le plan psychologique. J’ai choisi de ne pas rentrer au Maroc parce que je ne voulais pas contribuer à la propagation du virus. Rentrer au Maroc alors qu’on vient d’une zone à risque est selon moi un geste irresponsable. C’est être égoïste au lieu de faire preuve d’amour pour son pays.” – Reda

“À la fois excitée de vivre cette nouvelle page de l’histoire de l’humanité, et mourante d’angoisse à l’idée de perdre un de mes proches”

Neyla

“J’ai l’impression qu’en l’espace de trois jours, ma vie a basculé et que nous ressortirons entièrement changés par cette crise. Le coronavirus, une maladie qui me semblait faire partie de toute cette surinformation à laquelle les médias nous exposent quotidiennement, a bouleversé toute la planète. Le monde est en pause, les pays se ferment, les communications s’arrêtent et c’est un véritable temps de guerre qui s’annonce. À la fois excitée de vivre cette nouvelle page de l’histoire de l’humanité, et mourante d’angoisse à l’idée de perdre un de mes proches et voir la situation dériver en apocalypse.” – Neyla

*Le prénom a été modifié

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