Chronique d’un confinement : “Ne pas engager une lutte contre le temps”

Confinée dans son appartement parisien, notre chroniqueuse Fatym Layachi nous fera le récit quotidien d’une vie entre quatre murs. À commencer par les tribulations d’une semaine.

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Ce que j’ai découvert, c’est que la seule chose qu’on puisse faire, c’est de ne pas engager une lutte contre le temps ; la guerre arithmétique contre les secondes qui passent, si on fait cela on est écrasé.

LE JOUR D’AVANT

Lundi 16

On sent que quelque chose va se passer. Des rumeurs se propagent sur WhatsApp et les réseaux sociaux. J’ai l’impression que tout le monde autour de moi a une source sûre qui l’a mis dans la confidence ! Je trouve ça absurde. On est quasiment sûrs que le confinement va être déclaré par Emmanuel Macron à 20 heures. Alors pourquoi vouloir aller plus vite que la musique ? Pourquoi ne pas attendre quelques heures pour savoir comment ça va se passer ? J’ai l’impression que nous sommes obsédés par la rapidité.

On n’a donc toujours pas compris cette injonction au ralentissement que la Nature nous envoie !

J’ai acheté des fleurs, plein de fleurs. Le temps va être long alors autant qu’il soit un peu joli.

Une espèce de frénésie commence à s’emparer de mon téléphone et des rues. Il n’y a plus de pâtes, plus de PQ, plus de mouchoirs dans les supermarchés à côté de chez moi. J’ai acheté des fleurs, plein de fleurs. Le temps va être long alors autant qu’il soit un peu joli.

J’ai la possibilité de partir à la campagne. Je refuse. Autour de moi, pas mal de gens ne comprennent pas ce choix. Ce n’est pas grave. C’est mon choix. Et je suis en paix avec. J’ai choisi de rester chez moi. Je n’ai pas voulu me rendre en gare et prendre le risque de contaminer des centaines de gens. Ou prendre le risque fabriquer un éventuel foyer de contamination dans une région éventuellement saine. Je n’ai pas voulu prendre le risque d’aller saturer des services de réa dans une autre région.

Alors je suis là. À Paris donc, dans mon appart. Et je suis seule, l’heure tourne. On attend 20 heures pour savoir comment nos vies vont s’organiser dans les prochaines semaines.

Vers 19 heures 30, j’ai envie de boire un verre ! Comme je n’arrive pas à picoler toute seule, je fais un i-apéro avec un pote. On trinque sur nos écrans. C’est un peu absurde. On est inquiets et on n’a pas peur de se le dire. On partage le discours sur FaceTime.

On partage le discours sur FaceTime.

Ça semble anecdotique. Mais ce moment est un moment de bascule. Quelque chose est en train de se passer. C’est la guerre. On s’en souviendra forcément. Il y a une part de nous qui s’effondre forcément. Et une part de notre armure qui se fêle aussi.

JOUR 1

Mardi 17

C’est peut-être le premier jour du reste de nos vies. Tout est en train de changer. Tout va changer. Je ne sais absolument pas quoi ni comment, mais plus rien ne sera comme avant. Forcément.

Je ne sais pas on en sortira grandis ou abattus. Je suis convaincue qu’on en sortira différents. Et surtout j’espère en bonne santé.

Je n’arrive pas à me concentrer. Je vois mes agitations quotidiennes disparaître. Je vois mes priorités s’effondrer. Et je ris de ce que je considérais comme urgent.

Plus rien ne semble important à part prendre des nouvelles des gens que j’aime.

JOUR 2

Mercredi 18

Je vais faire les courses pour une famille de gens malades de mon quartier. Un type que j’ai vu une fois dans ma vie me laisse sa carte bleue et son code sur son palier. Je ne peux pas m’empêcher d’être émue par cette confiance. Je sais à quel point la romantisation de la quarantaine est un privilège de classe. Mais cette confiance m’émeut. Comme ses mots de remerciements si touchants. Je n’ai pourtant pas fait grand-chose. J’ai été dans un supermarché et dans une pharmacie.

Un thermomètre est devenu un objet de luxe.

D’ailleurs, à la pharmacie, j’ai remarqué qu’il y avait de nouveau des thermomètres. J’en ai pris un pour mon meilleur pote qui en cherche depuis une semaine. Il habite à deux rues de chez moi alors je lui dépose dans son ascenseur. Pour me remercier, il m’envoie une bouteille de Chablis et deux canettes de Coca light dans l’ascenseur qui redescend.

Mon monde et mes priorités ont changé bien vite. Un thermomètre est devenu un objet de luxe et une preuve d’amour.

Avant, j’exhibais ma vanité et mes sacs à main sur Instagram. Je me demande pourquoi j’ai autant de sacs à main. Aujourd’hui, je sors avec un tote bag, une attestation de sortie dérogatoire, une carte d’identité et une solution hydroalcoolique.

JOUR 3

Jeudi 19

Je me sens submergée par plein d’émotions. J’ai peur aussi. Peur d’avoir été malade sans le savoir et d’avoir peut-être contaminé des gens. Moi qui ai été tellement inconsciente jusqu’à il n’y pas si longtemps. Je m’en veux. Je m’en veux d’avoir été voté dimanche dernier. Je leur en veux de nous avoir envoyé voter. Je m’en veux d’avoir minimisé la catastrophe qui est en train de s’abattre sur nous. Aujourd’hui j’ai peur. Peur de ce qui va nous arriver. Peur pour les gens que j’aime. Les chiffres font peur. Les images font peur.

“Nous sommes vulnérables face à ce petit virus microscopique qui nous terrasse, nous, notre santé, notre arrogance et nos certitudes”

J’ai peur, mais ça me va d’avoir peur. Je me dis que c’est normal d’avoir peur. Nous sommes vulnérables face à ce petit virus microscopique qui nous terrasse, nous, notre santé, notre arrogance et nos certitudes. Avant, je pensais que j’étais héroïque parce que j’étais résiliente. Parce que je refusais les compromis. Parce que je trimbalais ma liberté en bandoulière. Mais ce n’est plus vrai. Les héros aujourd’hui portent des blouses. Ils sont médecins, infirmiers, pharmaciens, laborantins. Les images et les tweets des soignants m’émeuvent aux larmes.

À 20 heures, les applaudissements retentissement pour remercier le personnel hospitalier. De ma fenêtre, je vois tous mes voisins. Les applaudissements retentissent longtemps dans le silence de la nuit. On est ensemble et c’est beau. En tout cas ça fait du bien.

La nouvelle du confinement au Maroc tombe. Je pense à ma maman. À ma famille. À mes amis. À tous ceux qui n’ont pas les moyens de se préparer au confinement.

Je trouve que le pays dans son ensemble est irréprochable. Je trouve les pouvoirs publics à la hauteur de cette crise. C’est si rare pour moi.

Je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est peut-être ce virus qui saura fabriquer un nouveau modèle de développement au Maroc.

JOUR 4

Vendredi 20

Je me réveille en écoutant Sylvain Tesson. Son interview est une ordonnance. Une leçon de confinement. Il est si juste. Si poétique. Et si humble.

Dans la queue du supermarché, il y a la fille d’un ancien président. Quelle leçon d’humilité. Sylvain Tesson rappelait ce matin que c’est une guerre parce qu’à la fois le prince et le plus humble citoyen sont concernés. Je ne pensais pas en avoir la preuve si vite.

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