"J'aime juste m'habiller en femme" : le témoignage de Chafiq Lafid, le travesti arrêté à Marrakech

"J'aime juste m'habiller en femme" : le témoignage de Chafiq Lafid, le travesti arrêté à Marrakech

D'un petit accident de la route à Marrakech à l'exposition de sa vie privée sur les réseaux sociaux, Chafiq Lafid revient pour TelQuel sur cette nuit du 31 décembre 2018 où il est devenu "le travesti".

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Chafiq a porté plainte contre les officiers et les médias qui ont diffusé la vidéo de son arrestation.

Un cri du coeur, de détresse, de douleur, aussi. Quand il nous raconte son histoire, Chafiq Lafid s’époumone au téléphone, les mots débordent, le souffle se fait court. « Ma vie est terminée au Maroc », lâche-t-il, la voix tremblante.31 décembre 2018. Chafiq célèbre le nouvel an dans un hôtel de Marrakech situé avenue Hassan II. Il connait bien les lieux, sa terrasse bruyante, ses tapis rouges, ses lumières tamisées. Il n’a jamais eu aucun problème ici, même avec sa robe en dentelle et ses talons perchés. Chafiq est travesti. Ce gamin de Khouribga aime s’habiller en femme depuis tout petit ; et c’est comme ça.

Let me be a queen

La soirée se termine, Chafiq prend la voiture. Sur la route, il a un accrochage sans gravité avec un motard. « J’ai rebroussé chemin pour m’assurer qu’il n’était pas blessé. » Un policier l’arrête et lui demande de sortir du véhicule. « Je savais que si je sortais avec ma robe de soirée, j’étais mort. » Face au refus timide de Chafiq, le policier brise la vitre à coup de matraque et l’évacue « très agressivement ». Alors, la foule afflue, comme une horde de moustiques attirés par la lumière. Des badauds d’abord, puis des journalistes, smartphone à la main. « On va te tuer ! », vocifèrent certains. Là, Chafiq perd le contrôle. On le voit sur les vidéos, le regard hagard, les jambes flageolantes, les poignets menottés.

Au poste de police, un gaillard en uniforme demande à Chafiq de poser pour lui, face à son téléphone portable personnel. Il mitraille aussi sa carte d’identité et sa carte professionnelle – Chafiq a servi les forces de l’armée royale pendant 11 ans -, qu’il a trouvé dans la boîte à gant de la voiture. « Je me suis senti humilié. » Chafiq rentre chez lui après plus d’une heure au poste, en jogging cette fois-ci.

Le lendemain matin, son téléphone affiche des dizaines et dizaines de notifications, messages, appels manqués. Par ses collègues, il apprend que toutes ses informations personnelles ont fuité sur Facebook et Youtube. Son nom, celui de ses parents, son adresse, sa photo d’identité, son âge. Tout. « En voyant la vidéo, ma mère a perdu connaissance. Personne ne savait que j’aime me travestir dans ma famille. » Après l’humiliation et la colère, c’est la peur qui consume Chafiq. « Tout le monde connait mon adresse. Tout le monde me reconnait dans la rue. J’ai très peur. »

Hammouchi sanctionne

Les quatre responsables de la divulgation des informations ont été sanctionnés par Abdellatif Hammouchi pour « manquements aux obligations professionnelles et pour ne pas avoir pris les mesures préventives nécessaires à la préservation des données personnelles d’un individu qui faisait l’objet d’une enquête préliminaire sur un accident de la circulation », le 6 janvier.

Tous font partie des forces de l’ordre : un commissaire de police divisionnaire, un commissaire principal, un officier de paix principal et un officier de paix. Les sanctions, elles, vont de la suspension provisoire de travail au blâme. « L’enquête a déterminé de manière précise les fautes imputées auxdits responsables sécuritaires, à savoir le manque de rigueur dans la protection des données personnelles d’individus qui font l’objet de procédures et investigations judiciaires », ajoute la DGSN, soulignant qu’elle « veille à l’application stricte de la loi et demeure déterminée à poursuivre la consolidation des principes de moralisation de la fonction, de manière à garantir la mise en œuvre de la disposition constitutionnelle relative à la corrélation entre la responsabilité et la reddition des comptes ».

« Au lieu de me protéger, la police m’a attaqué. Je n’ai fait de mal à personne. Je suis moi, tout simplement », raconte Chafiq, qui a commencé une thérapie avec un psychiatre. Avec le soutien du Mouvement alternatif pour défendre les libertés individuelles au Maroc (MALI), il souhaite demander l’asile en Europe. Contacté par TelQuel, Betty Lachgar, cofondatrice de l’association affirme : « Au vu de la situation, il a des chances. Même si cela va être compliqué parce qu’il n’est pas sur le territoire européen, on va faire pression. »

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