Le compte-rendu d'enquête du patron du BCIJ

Le compte-rendu d'enquête du patron du BCIJ

Le directeur du Bureau central d’investigation judiciaire (BCIJ), Abdelhak Khiame raconte à TelQuel Arabi le déroulement du meurtre des deux touristes scandinaves à Sidi Chamharouch, le 17 décembre dernier.

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Abdelhak Khiame, directeur de BCIJ - Ph. Fahd Tazi / Telquel Arabi

Depuis l’assassinat de deux touristes scandinaves, Louisa Vesterager Jespersen et Maren Ueland, le 17 décembre dernier à Sidi Chamharouch (région d’Imlil), le Bureau central d’investigation judiciaire a mené une enquête qui a permis l’arrestation de 22 personnes, suspectées d’être impliquées dans ce double meurtre qualifié de terroriste. Abdelhak Khiam, patron du BCIJ, revient pour TelQuel Arabi sur les faits, et relate le déroulement de ce drame, qui a glacé tout autant l’opinion publique locale, qu’internationale. 

Lieu du crime et proies idéales

Tout commence le 12 décembre. Ce jour-là, les quatre membres d’un réseau se réunissent dans la maison de l’un d’entre eux, « l’émir », où ils décident d’élaborer un plan pour passer à l’acte. Le lendemain, ils prêtent allégeance à l’État islamique. En témoigne une vidéo publiée plus tard, avec en arrière plan la bannière noire de l’organisation terroriste. Le texte d’allégeance est lu, avec hésitation, par un des hommes. 

Très tôt dans la matinée du 14 décembre, après avoir s’être rasé la barbe, les quatre hommes quittent Marrakech à bord d’un taxi en direction de la région d’Imlil. À Asni, le véhicule est arrêté par des gendarmes. « Ils s’étaient mis d’accord : si la police réalisait un contrôle ou une fouille, ils passerait à l’acte », indique Abdelhak. Mais les gendarmes leur demandent juste leurs papiers et les laissent poursuivre leur route. 

Arrivés à Imlil, les terroristes décident de marcher jusqu’à Sidi Chamharouch. Ils arpentent alors les alentours à la recherche de leurs proies et du lieu de leur forfait. Mais, faute de tranquillité, les quatre hommes ne passent pas à l’acte. Il y a à chaque fois trop de monde : « Soit il y avait des touristes, mais accompagnés de guides, soit des Marocains qui se trouvaient dans les parages », précise le patron de la BCIJ.

Le matin du 16 décembre, A.K., l’émir de la cellule, quitte les trois autres membres et repart vers Marrakech. Les motivations de son départ ne sont pas encore bien définies par la BCIJ. D’après les éléments de l’enquête, l’homme aurait dit aux trois autres membres, partir pour « préparer leur fuite » et leur retour dans la ville ocre. À distance, les quatre terroristes communiquaient toujours via l’application Telegram.

Et, c’est quelques heures plus tard que l’acte se produira. Dans la soirée du 16 au 17 décembre, vers 19 heures, les deux futures victimes scandinaves, apparemment seules, marchaient à la recherche d’un endroit en plein air pour passer la nuit. Les trois hommes les aperçoivent et installent leur tente à 150 mètres de celle des deux jeunes femmes et « programment une alarme à minuit » pour passer à l’acte.

Après avoir « encerclé la tente, vérifié les alentours, ils font du bruit pour réveiller les victimes ». Quand ils ouvrent la tente, ils frappent la première victime. La seconde s’enfuit et est suivie par un des terroristes. Les deux randonneuses auraient été décapitées. La décapitation de la seconde victime est filmée par l’un des terroristes. Comme dans la vidéo d’allégeance à l’EI, les auteurs répètent que c’est pour « leurs frères en Syrie ». Vers une heure du matin, les hommes quittent les lieux du crime, direction Marrakech. Dans la précipitation, l’un d’entre eux  oublie ses papiers d’identité.  

Abdelhak Khiame, directeur de BCIJ – Ph. Fahd Tazi / Telquel ArabiCrédit: Fahd Tazi / Telquel Arabi

Fuite ratée et arrestations

“L’émir” donne alors aux fuyards 1.200 dirhams pour qu’ils puissent fuir la ville ocre et se rendre à Agadir. Initialement, “ils prévoyaient de fuir vers l’Algérie pour ensuite rejoindre une filiale de Daech en Libye”, explique Khiame. Mais, leur tentative d’escapade ce matin du lundi 17 décembre échoue rapidement. 

Après avoir tenté de faire, en vain, du stop, les trois terroristes se rendent à la gare routière de Marrakech. Une fois sur les lieux, ils sont repérés par des équipes du BCIJ : « on les avait déjà à l’oeil », avance Khiame, sans toutefois donner plus de détails. Mais, par prudence les membres du BCIJ, sous les ordres de Rabat, n’interviennent pas de suite « de peur qu’ils soient armés de ceintures d’explosifs ». Ce n’est qu’une fois le car en route, éloigné de la gare routière, que les forces de l’ordre arrêtent le véhicule. Agissant toujours avec prudence, l’équipe procède à l’arrestation des suspects et « trouve les armes du double meurtre ainsi que des traces de sang sur leurs habits ». Ces mêmes vêtements sont ensuite saisis pour le suivi de l’enquête.

L’une des personnes arrêtées à Marrakech est celle qui avait oublié sa carte nationale dans la tente. L’homme « avait des antécédents terroristes », rapporte Khiame, qui raconte également dans la vidéo son parcours. Selon le BCIJ, il aurait en effet tenté de rejoindre les rangs de Daech en Syrie, suite à quoi il aurait ensuite bénéficié d’une réduction de peine en appel et aurait été condamné à un an et un mois de prison. Après sa sortie, le même homme aurait tenté de refaire son passeport « en mentant ». Suite à cela, il a été condamné à trois mois de prison avec sursis. Coincé donc au Maroc, cette personne aurait décidé de perpétrer un attentat sur le territoire en rassemblant le maximum de personnes autour de lui.

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D’autres actes terroristes planifiés

Dès la découverte par les autorités locales des corps des deux jeunes femmes décapitées, le BCIJ procède à une enquête en coordination avec la gendarmerie royale et la police judiciaire de la ville de Marrakech. Les premiers éléments de l’enquête, réalisée par la gendarmerie royale, témoignent bien du fait que les deux victimes ont passé la nuit dans un endroit désert où elles ont installé leurs tentes, et qu’elles ne connaissaient par leurs bourreaux.

La tente des terroristes est quant à elle bien retrouvée par les gendarmes à 150 mètres de la scène de crime. À l’intérieur, ils y trouvent la carte d’identité oubliée par l’un des membres présumés de la cellule terroriste ainsi que des traces de sang. Un avis de recherche est alors été lancé « pour trouver le détenteur de la CIN et les personnes qui l’accompagnaient », explique Khiame.

D’après les données actuelles de l’enquête, les quatre personnes impliquées dans ce crime auraient quitté Marrakech le 14 décembre et se trouvaient, en effet, depuis leur départ dans la région d’Imlil. Trois jours après l’arrestation à Marrakech du premier suspect par le BCIJ, au court de son interrogatoire ce dernier révèle l’identité des trois autres personnes qui l’accompagnaient. « Il a avoué que ces personnes ont commis le crime », confirme Khiame. 

Le directeur du BCIJ indique également que les quatre hommes s’étaient réunis à plusieurs reprises en décembre pour convenir de la nature de l’acte terroriste. Et d’ajouter qu’ils « appartiennent à un vaste réseau » et qu’ils prévoyaient de « commettre des actes terroristes à l’encontre des autorités, ou de touristes, mais également ils visaient le festival Gnaoua à Essaouira, ainsi qu’une synagogue dans la même ville », explique le directeur du BCIJ.

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