Maroc, la diplomatie de la villégiature

Maroc, la diplomatie de la villégiature

Lieu de villégiature, de soins ou de convalescence, le Maroc est une destination de choix des présidents du continent. Leurs multiples visites privées offrent un rendement diplomatique et contribuent à nourrir une image du Maroc en tant que sanctuaire des chefs d’Etat africains. Pour le meilleur comme pour le pire.

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Ali Bongo n’est pas le premier “ami du royaume” à bénéficier de la sollicitude du roi. Un cas emblématique est celui de Mobutu Sese Seko, dictateur du Zaïre (depuis rebaptisé République démocratique du Congo, RDC). Après 32 ans d’un règne aussi implacable que brutal, Mobutu fait face, en 1997, à la progression de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, coalition de dissidents menée par Laurent Désiré Kabila. A l’approche des troupes de Kabila, Mobutu fuit vers le Togo, puis se rend au Maroc le 23 mai à l’invitation de Hassan II.

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Le maréchal séjourne d’abord à l’Amphitrite, à Skhirat. Réquisitionné pour l’occasion, l’hôtel a été placé sous la garde d’un contingent de gendarmes qui décourageaient journalistes et estivants d’approcher. “L’ancien président zaïrois semble vouloir s’éterniser sur le territoire marocain, et commence à poser de sérieux problèmes aux autorités marocaines. La ville de Skhirat, où il séjourne à l’hôtel Amphitrite, est une belle station estivale prisée par les nationaux”, s’énervait le magazine Maroc Hebdo dans son édition du 14 juin 1997.

Le président zaïrois Mobutu reçu par Hassan II au palais royal de Rabat, en février 1997. Il était venu demander une aide militaire pour lutter contre la rébellion menée par Laurent Désiré Kabila.Crédit: ABDELHAK SENNA / AFP

Mobutu se rend ensuite à Tanger, à l’hôtel Mirage, pour un séjour dont les moindres détails ont été pensés par Roger Louis Schwarzberg, directeur opérationnel de l’hôtel. Le maréchal zaïrois n’y reste que quelques jours. Fin juin, son état de santé se détériore et il est transporté à l’hôpital militaire de Rabat, où il décède le 7 septembre 1997. Il a été inhumé au cimetière européen de Rabat après une cérémonie relativement modeste et discrète qui a réuni proches, responsables congolais et marocains. Plus récemment, Sinaly Ouattara, frère aîné du président ivoirien Alassane Ouattara, est décédé en avril dernier à Rabat, où il a été évacué en raison de la dégradation de son état de santé.

Des hôtes intempestifs

“Le Maroc accueille beaucoup de présidents du continent […] une hospitalisation au Maroc est plus discrète. En France ou en Suisse, l’information fuite dans les médias”

Brahim Fassi Fihri, président du think tank Amadeus

Destination de choix des séjours médicaux des chefs d’Etat africains et de leur entourage, le Maroc “accueille beaucoup de présidents du continent, qui viennent se faire soigner à l’hôpital militaire de Rabat, ou pour des check-ups réguliers”, selon Brahim Fassi Fihri, président du think tank Amadeus, qui dit avoir appris “de l’ancien président béninois Thomas Boni Yayi que lui-même est venu se soigner au Maroc au moins deux fois durant son mandat”. Outre “la qualité des soins, une hospitalisation au Maroc est plus discrète – En France ou en Suisse, l’information fuite dans les médias – et ils se sentent plus à l’aise ici. Il y a aussi la symbolique de se faire soigner dans un pays africain, vu qu’on reproche souvent aux chefs d’Etat africains leurs séjours hospitaliers en France. Puis il y a la proximité géographique avec leur pays, qui leur permet de retourner rapidement chez eux”, explique Brahim Fassi Fihri.

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Mais il arrive que l’hospitalité marocaine ait ses limites. Surtout quand l’hôte est particulièrement encombrant. En décembre 2009, grièvement blessé dans une tentative de putsch, le chef de l’Etat guinéen Moussa Dadis Camara débarque sur le tarmac de Rabat sous le regard interloqué des diplomates marocains. “Il est arrivé sans nous consulter au préalable”, expliquait Nasser Bourita, à l’époque directeur général des relations multilatérales, au numéro 2 de l’ambassade américaine Robert P. Jackson, selon un câble diplomatique américain divulgué par Wikileaks.

Le Maroc a tout de même pris en charge le pensionnaire imprévu à l’hôpital militaire de Rabat. Son état de santé s’améliorant, et craignant qu’il ne revienne en Guinée pour abattre ses “ennemis réels et imaginaires”, la diplomatie américaine a tenté de convaincre le royaume de le clouer au sol le temps qu’un pays tiers accepte d’héberger l’incommodant chef d’Etat guinéen, lui-même arrivé au pouvoir suite à un coup d’Etat. Mais non merci: le 12 janvier 2010, Mohammed VI prend la décision “surprenante, pour ne pas dire totalement inattendue” (dixit la diplomatie américaine) de l’expédier au Burkina Faso à bord d’un avion médicalisé, n’avisant le président burkinabé Blaise Compaoré qu’une fois l’appareil en vol.

Croyant retourner en Guinée – où il comptait “couper des mains et des têtes”, comme il l’a confié à l’ancien ministre des Affaires étrangères Taïeb Fassi Fihri, selon un câble Wikileaks –, Dadis Camara n’a réalisé qu’il a été dupé qu’une fois arrivé au Burkina Faso. Il a tout de même été accompagné durant ce périple par une équipe médicale comprenant des médecins marocains… dont un anesthésiste, remarquait pesamment la diplomatie américaine.

Blaise Compaoré lui-même finira par rejoindre la catégorie des hôtes quelque peu encombrants. Chassé par la rue en octobre 2014, il se réfugie en Côte d’Ivoire avant de prendre le chemin du Maroc en novembre. Hospitalisé puis logé dans un hôtel luxueux de la capitale, il est resté au royaume pendant près de deux mois, au bout desquels il est retourné en Côte d’Ivoire. Le Maroc n’a visiblement pas souhaité s’aliéner le nouveau gouvernement burkinabé, qui demandait avec insistance le rapatriement de Compaoré.

Subjuguer les récalcitrants

Hassan II et le président mauritanien Mokhtar Ould Dadah, en 1970 à Nouadhibou. Le roi défunt l’a subjugué grâce à son hospitalité.Crédit: DR

L’accueil des chefs d’Etat africains par le Maroc découle d’une longue tradition. Dans les années 1950, le royaume a offert gîte, armes et soutien financier et moral aux révolutionnaires algériens et africains. A Berkane, les nombreuses fermes du nationaliste El Haj Mustapha Belhaj ont servi de plateformes de résistance. Ahmed Ben Bella, Houari Boumediene, Mohamed Boudiaf, Amilcar Cabral et Nelson Mandela y ont séjourné, et l’une des fermes abritait un camp de repos tenu par le sociologue et penseur Frantz Fanon. C’est d’ailleurs dans les environs de Berkane que l’intellectuel martiniquais a eu, en 1959, l’accident de la route suite auquel il a subi une paralysie temporaire et des blessures à la moelle épinière, avant de s’éteindre deux ans plus tard à Bethesda, dans la banlieue de Washington.

A l’accession de la majorité des pays africains à l’indépendance, cette tradition s’est maintenue, mais a revêtu un usage plus stratégique et visiblement plus intéressé. Avec le surgissement du dossier du Sahara sur la scène internationale, Hassan II utilisera la villégiature des chefs d’Etat africains comme carte diplomatique, et mettra son hospitalité au service d’un agenda défini: sceller des relations fortes avec les chefs d’Etat du continent, récompenser leur appui au Maroc, sonder les plus élusifs d’entre eux et, pourquoi pas, subjuguer les récalcitrants.

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Le président mauritanien Mokhtar Ould Dadah appartient à la dernière catégorie. Invité au neuvième sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) qui s’est tenu à Rabat en 1972, il en est ressorti quelques jours plus tard avec un deal sous le bras. Son objet: la partition du Sahara entre la Mauritanie et le Maroc. “Vu que le président mauritanien passera des vacances au Maroc après le sommet, la plupart des observateurs placent à cette date l’entente entre le Maroc et la Mauritanie sur le futur partage du Sahara espagnol”, écrivait le chercheur Raoul Weexsteen quelques années plus tard dans son article “L’OUA et la question saharienne”, paru dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord en 1978. Cette entente s’est matérialisée dans les Accords de Madrid, conclus trois ans plus tard entre le Maroc, la Mauritanie et l’Espagne.

Savimbi aussi…

Il arrive aussi que l’hospitalité de la monarchie ne bénéficie pas qu’aux amis, mais s’étende à des leaders africains moins proches du Maroc. Soutien historique du Front Polisario, l’ancien président de l’Angola, José Eduardo dos Santos, devait certainement figurer sur la liste des chefs d’Etat que Hassan II souhaitait renverser, à tel point qu’il a soutenu la rébellion du leader anticommuniste Jonas Savimbi contre Dos Santos.

Dès la fin des années 1970, ce dernier s’est rendu à de multiples occasions chez Hassan II, mais a également placé une partie de sa fortune au royaume. Le soutien de Hassan II a été crucial à Savimbi, le monarque ayant poussé l’amabilité jusqu’à introduire le guérilléro angolais auprès des monarchies du Golfe, qui lui ont versé “une dizaine de millions de dollars. […] A partir de cette époque, il n’aura plus de difficultés pour former ses cadres militaires”, écrit l’essayiste Amadou Koné dans son livre De la guerre d’indépendance à la guerre civile et internationale en Angola.

Le président sénégalais Macky Sall accueillant Mohammed VI à Dakar, en mars 2013. Un autre ami du souverain appartenant à sa génération.Crédit: SEYLLOU / AFP

Renforcer les amitiés

En 1984, la décision du Maroc de quitter l’Organisation de l’unité africaine (actuelle Union africaine) lui impose d’intensifier ses relations bilatérales. C’est à ce moment-là que le royaume scelle des liens durables avec les pays comptant parmi ses indéfectibles soutiens, notamment le Gabon, le Sénégal et le Congo. Ce renforcement des relations se traduit par une multiplication des visites privées au Maroc. La famille Bongo séjournait régulièrement au royaume, où elle tient résidence, et Mohammed VI a grandi aux côtés d’Ali Bongo, avec qui il a joué “dans les multiples pièces des palais de Rabat et de Fès”, selon le site d’information Gabon Eco. Pour leur part, tous les présidents sénégalais et ivoiriens se sont rendus au Maroc, et les deux derniers chefs d’Etat que Hassan II a rencontrés avant son décès étaient le Congolais Denis Sassou N’Guesso et le Gabonais Omar Bongo.

L’amitié qui liait Hassan II à Omar Bongo offre un miroir de celle de leurs fils. Hassan II échangeait souvent avec l’ancien président gabonais, que ce soit sur des dossiers politiques ou au sujet de ses tracas. “Une fois, je me trouvais à Rabat, à la fin des années quatre-vingt, lorsque le prince héritier a eu un accident de la circulation. Il avait à peine 25 ans. Son père, paniqué, m’a aussitôt appelé pour me dire: ‘’Vous vous rendez compte! Qu’aurais-je fait s’il lui était arrivé quelque chose de grave?’’”, confiait l’ancien président du Gabon à Jeune Afrique.

Avec Mohammed VI, la villégiature des chefs d’Etat africains au Maroc s’est poursuivie, et les amis de Mohammed VI appartiennent surtout à sa génération : outre Ali Bongo, le président sénégalais Macky Sall fait partie des habitués, tout comme l’était avant lui Karim Wade, fils de l’ex-président sénégalais Abdoulaye Wade. Au Maroc, les chefs d’Etat africains en visite privée sont reçus en grande pompe, bichonnés, entourés d’attentions et surtout de discrétion. Il est rare que des récits concernant leurs séjours privés circulent à large échelle. Tout au plus, des clients du Royal Mansour de Marrakech ont aperçu le roi en compagnie d’un chef d’Etat africain il y a quelques années de cela, saluant comme à l’accoutumée le personnel de l’hôtel et quelques clients avant de s’asseoir avec son hôte.

Diplomatie informelle

On peut parler d’une diplomatie de la visite privée […]les choses se passent en comité restreint, la suite est allégée, et cela permet une certaine décontraction

Brahim Fassi Fihri

Pour le président du think tank Amadeus, Brahim Fassi Fihri, “on peut parler d’une diplomatie de la visite privée. Elle se déroule dans un cadre informel et non officiel, ce qui est utile pour faire passer des messages, échanger, discuter. En somme, on reste dans les codes de la diplomatie classique, mais sans le carcan protocolaire: les choses se passent en comité restreint, la suite est allégée, et cela permet une certaine décontraction”.

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Tout comme il arrive que Mohammed VI fasse de ses vacances “un outil diplomatique pour entreprendre des démarches, nouer des contacts et mesurer les évolutions”, comme le confiait un diplomate au lendemain de la visite privée du roi à Cuba, il sait tirer profit des vacances de ses amis chez lui pour régler des dossiers bilatéraux, discuter politique africaine et diplomatie.

Pour leur part, les présidents du continent sollicitent le soutien du Maroc : c’est grâce à l’entremise de Mohammed VI que certains d’entre eux ont par exemple pu décrocher des contrats avec les monarchies du Golfe, à l’instar du partenariat pour la création de la Zone économique spéciale intégrée, conclu par Karim et Abdoulaye Wade avec l’Emirati Jebel Ali Free Zone (JAFZA) pour plus de 800 millions de dollars. Gagnant-gagnant.

Famille: au service de la veuve

L’épouse de Sékou Touré, Andrée, sera accueillie à bras ouverts par Hassan II après le décès de son mari.Crédit: AFP

Il n’y a pas que les chefs d’Etat du continent qui ont bénéficié des délicatesses des rois du Maroc. Leurs veuves aussi. Après le décès du président guinéen Sékou Touré à la clinique cardiologique de Cleveland, où il a été envoyé par Hassan II, sa veuve Andrée Touré a été accueillie au royaume. Selon Jeune Afrique, elle maintenait un pied-à-terre dans le quartier de Souissi, à Rabat. Au décès de Sékou Touré, Hassan II a dépêché des oulémas marocains en Guinée pour assurer la veillée de prière. Bobi Ladawa et Kosia, les deux veuves de Mobutu, sont également bien accueillies au Maroc. Bobi Ladawa vient régulièrement “en taxi visiter la tombe de son défunt mari. Fini les chauffeurs et voitures de luxe”, confiait Abu Fida, gardien du cimetière de Rabat, à l’AFP en 2017. Kosia, elle, séjourne au Maroc en compagnie de ses deux filles Tende et Sengboni.

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