Exclusif. Claude Le Roy : « Je suis le premier supporter du Maroc »

Le technicien français entraîne des sélections de football africaines depuis plus de 30 ans, détenant notamment le record de participations à la Coupe d’Afrique des nations. Dans cette interview, le plus célèbre des « sorciers blancs » livre sa vision du foot « humain », évalue les chances du Maroc pour le Mondial russe et se confie sur sa profonde amitié avec Hervé Renard, dont il a été pendant des années le mentor.

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Claude Le Roy ( à gauche) a longtemps fait office de mentor pour Hervé Renard. Crédit: AFP

En 2001, l’homme aux lunettes rondes annonce qu’il recherche un assistant pour entraîner la formation chinoise des Shanghai Cosco. Sur recommandation d’un ami, il reçoit celui qui ne porte pas encore la chemise blanche, qui vient d’être limogé du club de Draguignan et travaille pour la société de nettoyage qu’il a fondée. Le courant passe. Le Roy embarque Renard dans ses valises. S’ensuivra une collaboration fusionnelle de plusieurs années, qui les mènera de l’Empire du milieu au Ghana, en passant par la quatrième division anglaise. Avant que l’élève, de 20 ans son cadet, ne vole de ses propres ailes et dépasse le maître.

TelQuel.ma : Quand vous l’avez rencontré, qu’est-ce qui vous a particulièrement séduit chez Hervé Renard ?

Claude Le Roy : Un ami m’avait donné de bons renseignements sur lui, et je l’ai préféré à plein de coachs pro, dont certains avaient même entraîné des clubs de Ligue 1. Hervé était à l’époque très introverti. Il parlait peu, mais jamais pour ne rien dire. On peut quelquefois se tromper quand on découvre quelqu’un, mais je pense avoir l’habitude des hommes. Il m’a semblé cohérent et je savais que c’était un gros bosseur. Dans ce métier, ce n’est peut-être pas la première, mais c’est une qualité essentielle.

Comment vous répartissiez-vous le travail ?

Les rôles sont très simples. Je programme toujours des exercices, un canevas d’entraînement. Hervé sait que je travaille plus que lui sur la qualité offensive, sur les dédoublements, le jeu dans les intervalles. Je lui ai laissé de plus en plus de responsabilités pour le début des séances : l’échauffement, puis la mise en place de séquences techniques, technico-tactiques… J’ai fonctionné avec lui comme j’ai toujours fonctionné avec les membres de mon staff, en déléguant le plus possible pour qu’ils apprennent le métier. C’est pour ça que tous mes adjoints sont devenus plus tard numéros un.

Votre collaboration s’est arrêtée en 2008, quand il est parti coacher la Zambie. Est-il vrai que c’est vous qui lui avez trouvé le poste ?

Absolument. J’étais ami avec Kalusha Bwalya, le président de la fédération, contre qui j’avais joué (Claude Le Roy a été milieu de terrain professionnel de 1968 à 1981, ndlr), et que j’avais retrouvé à l’époque où j’étais tout jeune sélectionneur du Cameroun. C’était en 1986 en Égypte, pour mon tout premier match de Coupe d’Afrique des nations, Cameroun-Zambie. Vingt ans plus tard, j’ai appris qu’il cherchait un sélectionneur, et je lui ai conseillé Hervé. Au début, il m’a dit qu’il ne voulait pas d’un préparateur physique. Je lui ai répondu que c’était bien plus que cela. L’important, ce n’est pas que quelqu’un ait un nom quand il arrive, c’est qu’il en ait un quand il s’en va.

En devenant le seul entraîneur à remporter deux CAN, il a plutôt bien réussi…à tel point que certains le soupçonnent de vous avoir « volé vos amulettes ». N’êtes-vous pas un peu jaloux ?

(Rires). Tous les records sont faits pour être battus et tous les maîtres, que ce soit en architecture, en peinture ou en foot, pour être dépassés ! Je n’ai jamais été dans le registre de la concurrence. Si j’avais eu peur de ça, je n’aurais pas fait en sorte de donner le maximum de responsabilités à mes adjoints. Bien au contraire. Je suis très très fier de ce qu’a fait Hervé, car c’est beaucoup plus difficile de réussir en Afrique que n’importe où ailleurs.

Qu’est-ce que ça vous a fait quand il vous a battu 3 buts à 1, lors de la phase de poules de la dernière CAN au Gabon ?

Le Maroc avait une équipe légèrement supérieure à la notre. Il l’a prouvé sur le terrain, en étant particulièrement bien organisé. On aurait peut-être pu faire basculer le match à certains moments, mais à la fin j’étais ravi pour Hervé. J’aurais aimé qu’il aille encore plus loin dans cette Coupe d’Afrique des nations. Mais c’est loin d’être fini. Il a encore de belles choses à réaliser, et espérons que ça commence dès 2018 !

Quels rapports avez-vous conservé avec lui ?

On a noué une grande relation d’amitié et on est restés très très proches. On se retrouve souvent au Sénégal (où réside la femme d’Hervé Renard, ndlr). Il était aussi à mon anniversaire en Bretagne au mois de février. On part en vacances ensemble… Bref, on ne se voit pas seulement sur les terrains. Je suis à fond derrière son équipe, comme j’étais à fond pour la candidature du Maroc à l’organisation de la Coupe du monde 2026. Honte sur la FIFA après ce qui vient de se passer…

« Honte » ? Que voulez-vous dire ?

Pour moi, c’est la course au fric. C’est complètement incohérent de faire des Coupes du monde dans trois pays. Les bus vont faire comment pour passer les frontières ? Il vont devoir franchir le mur entre les États-Unis et le Mexique ? Et les produits déclarés entre les USA et le Canada, avec tous les problèmes qu’il y a entre ces pays hispanophone, anglophone, francophone, situés à 5.000 kilomètres de distance ? Ça me paraissait tellement évident que le Maroc organise ce Mondial. C’était légitime et sain. Ça aurait été le retour à un football à taille humaine, comme on l’aime. Avec sûrement quelques imperfections, mais personne n’est parfait.

La nouvelle formule à 48 équipes ne favorise-t-elle pas les candidatures conjointes ou celles des « grands » pays ?

Ah bon ? Parce que le Maroc est un tout petit État de rien du tout ? Il me semble qu’il est autrement plus grand que le Qatar, qui va pourtant accueillir la Coupe du monde 2022. Ça aurait pu être une édition 2026 magnifique, géniale, dans un pays de foot, de raffinement, d’élégance, de différences…

L’an dernier, vous avez déclaré que c’est au Maroc que vous avez réalisé votre plus beau « coup de maître », lors de la demi-finale de la CAN 1988. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Je ne sais pas si c’est mon plus beau coup de maître, mais on jouait contre les Lions de l’Atlas, archi favoris à domicile, avec des joueurs de niveau mondial. Mon équipe à moi était très jeune. Tactiquement, on s’était préparés pour créer des espaces sur le côté droit marocain. Il y avait un défenseur qui cherchait toujours à jouer long. Comme on était très forts dans le secteur aérien, on récupérait le ballon beaucoup plus bas, puis on insistait volontairement à gauche. Je pense qu’on a fait une rencontre d’une grande intelligence, face à une formation très au point aussi, grâce au tacticien remarquable qu’était José Faria.

Avez-vous déjà été sollicité pour entraîner les Lions de l’Atlas ?

Oh, très souvent ! Mais ça ne s’est jamais concrétisé, car je n’étais pas libre à chaque fois qu’on m’en faisait la proposition.

Pour vous, quelles sont les chances de l’équipe nationale en Russie ?

Elle est dans un groupe très difficile, mais je la vois se qualifier. Elle peut très bien finir deuxième avec cinq points, en battant l’Iran et en faisant deux matchs nuls contre le Portugal et l’Espagne. Ensuite, tout dépendra de l’adversaire. Il faudra prendre les échéances les unes après les autres, à commencer par l’ouverture contre l’Iran. C’est une équipe bien organisée, solide, qui manque probablement un peu de vitesse, mais qui compense par un gros potentiel athlétique et technique. Même si ça ne va pas être facile, je pense que le Maroc va les battre. En tous cas je l’espère, car je suis leur premier supporter !

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