Zakaria Boualem et l'exposition aux réseaux sociaux

Par Réda Allali

Zakaria Boualem voudrait prendre conseil auprès de vous, les amis. Il aimerait savoir comment vous faites pour évoluer avec autant d’insouciance et de légèreté dans ce monde numérique. Il n’y arrive pas, le Guercifi, et il ne s’est jamais senti aussi vieux que depuis que toute sa vie se passe à l’intérieur d’un téléphone. Voilà pourquoi il vous pose la question, que vous lirez probablement à travers un téléphone d’ailleurs.

Comment est-ce que vous faites le matin, au réveil, par exemple ? Par quoi est-ce que vous commencez ? Vous lisez vos mails, vos messages Facebook ou WhatsApp ? Vous lisez les commentaires ou vous attaquez les statuts de vos amis ? Est-ce que vous ouvrez toutes les applications en même temps ou vous avez réfléchi à un ordre ? Et une fois que vous êtes planté devant un fil d’actualité, ne sentez-vous pas une sourde angoisse monter en vous, à la lecture de morceaux d’informations défragmentés, jetés au hasard sur la timeline, où le selfie d’un pote un peu narcissique jouxte sans complexe une analyse sur le match d’hier, une exhortation à faire des pompes au petit matin, un coup de gueule contre la déforestation de la Maâmora et un article démontrant le complot ourdi contre l’islam ? Vous arrivez à vous concentrer dans ce grand brouhaha, cet empire du buzz régenté par la toute-puissance du like ? N’êtes-vous pas un peu mal à l’aise à la vue de tant de commentaires cruels ? Zakaria Boualem, lui, sent qu’il va devenir fou. Certes, c’est un sentiment avec lequel il vit depuis des années, mais force est de constater qu’il a pris une nouvelle dimension depuis que notre vie tourne autour des réseaux sociaux. Notez au passage l’utilisation de l’expression “force est de constater”, qu’il faut prendre comme une coquetterie vintage. Il n’arrive pas, le bougre, à repérer ce qui est important de ce qui ne l’est pas, tout se brouille dans sa tête sur fond de ricanement uniforme. Passé à la grande moulinette numérique, tout se vaut, tout passe et les cerveaux saturent. Certes, il a bien essayé de se protéger. WhatsApp, par exemple, cette abomination où des amis parlent toute la journée, où on se retrouve invité sans qu’on vous demande votre avis et où la combinaison affreuse de la gratuité et de l’oisiveté donne comme résultat un téléphone qui vibre toute la journée (c’est une forme reconnue de torture). Il n’y va jamais. Pareil pour les vidéos qui circulent, il ne les ouvre pas.

Il sait que la qualité de la vie dépend de la nature des messages auxquels on s’expose. Mais comment faire alors, quand vous vous retrouvez autour d’un café, dans la vie réelle, avec un pote qui pense que vous avez loupé quelque chose de fondamental, et qui vous exhibe ladite vidéo sous les yeux en espérant une réaction que vous n’avez pas exprimée sur son mur Facebook ? Sans même évoquer l’affreuse évidence : ces téléphones nous écoutent, tels des mouchards vendus au grand capital, et c’est la possibilité la plus rassurante. On va s’abstenir de développer ce point, c’est flippant. Lorsqu’il était ado, Zakaria Boualem avait comme idoles Bob Marley, Larbi Batma, John Lennon, des gens qui avaient un impact lourd sur notre culture, notre identité. Ce genre d’artistes ont disparu, remplacés par des YouTubeurs ou des clips jetables. Pire, on a du mal à imaginer que des humains de ce calibre puissent revenir en haut de l’affiche. Et si par miracle ils surgissaient, personne ne leur prêterait attention, puisque le téléphone, à chaque instant, viendrait interrompre leur propos pour signaler que Abdoulquouddous Boufous vous a souhaité une joumou3a moubaraka sur tous les canaux disponibles entre vous et lui. Il y a un scénario encore plus affreux : celui qu’un Bob Marley des temps modernes, traqué à chaque instant de son existence par ces téléphones omniprésents, finisse par perdre de son prestige. C’est évident, la magie s’est évaporée. Il y a bien sûr une possibilité, celle que le héros de ces colonnes soit devenu un vieux con, aigri et décliniste, qui idéalise le passé au nom de la nostalgie de sa jeunesse disparue. Cette possibilité existe, bien entendu, elle est même probable. Il faudrait qu’on en parle, les amis. Créons donc une page Facebook. Et merci.

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