A contre-courant - L'autre Jérusalem

Par Omar Saghi

Un torchon rouge suffit à exciter un taureau. La rue arabe est passée maîtresse, depuis maintenant plus d’un siècle, dans le rôle du taureau. Une déclaration, une rumeur, un quelconque télégramme diplomatique, enflamment les rues. Mais, aujourd’hui, le torchon rouge est agité par un autre taureau, Donald Trump. Les naseaux fumants, le taureau américain excite le taureau arabe, pour le plus grand plaisir — plaisir mêlé d’angoisse, pour plus de délectation — des masses spectatrices. Qu’on s’attache à une ville sainte, qu’on prétende défendre les droits d’un peuple opprimé, qu’on s’oppose à l’arbitraire, voici de nobles sentiments. Mais ils ne suffisent plus à masquer l’indigence politique de l’opinion arabe.

Une opinion arabe qui vole de défaite en défaite, depuis des décennies. En décembre 1917, il y a exactement un siècle, Jérusalem tomba aux mains des Anglais. En 1967, il y a un demi-siècle, Jé- rusalem-Est, qui restait encore sous contrôle arabe, tomba aux mains des Israéliens. Aujourd’hui, les peuples s’insurgent face à une déclaration qui a au moins l’avantage de dire la vérité toute crue : Jérusalem, est, ouest, périphérique nord et banlieue sud, est sous le contrôle total d’Israël. Et les pneus brûlés à Beyrouth n’y changeront rien. Une nation mûre et rationnelle, se comportant comme une entité politique libre, ne se jette pas tête baissée dans les pièges grossiers tendus par ses adversaires. Elle cherche à trouver une voie raisonnable de sortie. La nation arabe est tout sauf libre. Elle pré- fère les élucubrations aux réalités. En 1948 déjà, certains proposaient un accommodement. Ils furent accusés de toutes les lâchetés. Dans les années 1950, Bourguiba osa parler de normalisation. On le honnit. Hegel disait que l’Occident s’éveilla à sa vocation lorsque les Croisés partis “libérer” Jérusalem se rendirent compte, déçus, que le tombeau du Christ était vide. La sublimation occidentale pouvait commencer : construire des Jérusalem terrestres plutôt que s’accrocher à des sites physiques. Cette sublimation, qui se détache de la religiosité physique pour élaborer une sainteté théorique, n’est pas encore advenue en islam. Quant au judaïsme, il l’avait élaborée dans les tribulations de l’exil, mais le sionisme religieux contemporain provoque une régression terrible au profit d’un extrémisme littéraliste et violent. Lorsque les musulmans renonceront à se battre pour la Jérusalem terrestre et penseront à construire des Jérusalem célestes — qui ont pour nom la démocratie ou la liberté —, lorsque le sionisme religieux actuel cédera la place à un sionisme libéral assagi, alors peut-être nous rendrons-nous compte que Jérusalem, aussi sainte, belle et historique soit-elle, ne mérite pas tant de folies. Et la recherche d’une paix raisonnable, qui allie réalisme et reconnaissance symbolique, pourra commencer.

On en est loin. Le littéralisme religieux, dont on connaît les méfaits rituels ou dogmatiques, fait des ravages dans la spiritualité islamique depuis plus d’un siècle. Moins connu est son aspect géopolitique. En faisant d’un site physique une cause de conflit non négociable, en mélangeant avec la joie d’un savant fou, la piété, le sentiment de l’honneur et la manipulation médiatique, ce type de pensée, qui s’arrête à la surface des choses, rend impossible toute résolution pacifiée des conflits. Malheureusement, il est probable que dans cinquante ans, on en sera encore à brû- ler des pneus devant des ambassades en chantant l’Internationale mêlée d’invocations coraniques.

 

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