Dossier: Comment Lalla Salma a fait de la lutte contre le cancer une priorité

Depuis 10 ans, Lalla Salma agit pour faire du combat contre le cancer une priorité de santé publique. À la tête de la Fondation Lalla Salma, elle œuvre pour la prise en charge des patients. Bilan de son action.

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C’était une grande première.  Dans un film institutionnel célébrant les 10 ans de sa Fondation, Lalla Salma s’exprime en darija, et non pas en arabe classique comme elle en a l’habitude. Elle égrène les réalisations de l’association reconnue d’utilité publique dans une langue compréhensible de tous, pour que son message impacte les gens et les sensibilise à une cause qui lui tient à cœur depuis toujours : « Son entourage n’a pas été étonné qu’elle fasse sienne la lutte contre le cancer. Un membre de sa famille est décédé de cette maladie lorsqu’elle était jeune », révèle un proche collaborateur de Lalla Salma. « Dès la création de la Fondation, elle avait une vision à long terme et des objectifs clairs et ambitieux. Honnêtement, à l’époque, nous n’imaginions pas que l’association allait accomplir autant de choses en si peu de temps », se souvient le publicitaire Noureddine Ayouch, membre du conseil d’administration de la Fondation. « Plusieurs cancérologues n’y croyaient pas vraiment. Ils étaient perplexes car le défi à relever était énorme », ajoute le professeur Abdellatif Benider, directeur du centre d’oncologie Ibn Rochd de Casablanca et membre du conseil scientifique de la Fondation.

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 Le saut quantique

Dix ans plus tard, en termes de lutte contre le cancer, c’est le jour et la nuit. « Dans le domaine de la cancérologie au Maroc, il y a clairement un avant et un après Lalla Salma. Tous les professionnels du domaine, au Maroc et à l’étranger, sont impressionnés par les réalisations de la Fondation et la rapidité avec laquelle elles ont été effectuées», se réjouit Abdellatif Benider.

En 2005, la cancérologie était un parent pauvre de la médecine, il n’existait que deux centres d’oncologie au Maroc, à Casablanca et Rabat, qui dataient du protectorat et ne répondaient plus aux normes de santé internationales. Le matériel était obsolète et les conditions de travail catastrophiques. Aujourd’hui, le Maroc compte neuf centres d’oncologie, répartis dans la plupart des régions du royaume, deux autres sont en cours de construction à Laâyoune et Beni Mellal.

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Tous ces centres sont dotés d’équipements dernier cri, et disposent d’unités de chimiothérapie, de radiothérapie et d’hospitalisation, ainsi que d’un hôpital de jour. « La Fondation a également investi dans l’achat d’une trentaine d’accélérateurs qui équipent la quasi totalité des centres d’oncologie. Ces appareils réduisent le délai de prise en charge des malades et nous permettent de traiter plus rapidement les patients, et donc d’augmenter leurs chances de guérison », précise Abdellatif Benider. Un investissement onéreux, puisqu’un accélérateur coûte entre 15 et 20 millions de dirhams. 24 centres de détection sont aussi sortis de terre ces dix dernières années, et 13 autres sont prévus. Grâce à ce quadrillage régional, 200 000 malades du cancer ont bénéficié d’un suivi médical depuis la création de la Fondation, et environ un million de femmes bénéficient d’un dé- pistage précoce chaque année.

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Traitement pour tous

Lalla Salma et son institution ont également construit six maisons de vie dans les grandes villes du Maroc, afin de permettre aux patients sans point de chute d’être hébergés pendant la période de leur traitement. «Avant la création de ces maisons, les patients qui n’avaient pas de famille pour les loger ou les moyens d’aller à l’hôtel dormaient dans la rue, ou dans le hall de l’hôpital entre deux séances de chimiothérapie. Certains étaient tellement découragés qu’ils laissaient tomber leur traitement», se souvient Brahim Adnane, directeur de deux maisons de vie à Casablanca. Originaire d’Azilal, la mère de Mehdi, 6 ans, atteint d’une leucémie, se réjouissait en février dernier dans Telquel.ma d’avoir un point de chute : «Je ne sais pas comment nous aurions fait si la maison de vie de Casablanca n’existait pas. Nous n’avons aucune famille ici et je n’ai pas les moyens d’aller aussi souvent à l’hôtel. Ce qui me réchauffe le cœur aussi, c’est qu’il se sent bien ici, il est même heureux quand nous prenons la route vers Casa, parce qu’il sait qu’il va retrouver ses compagnons de jeu ».

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La princesse est à l’origine du programme “ACCES”, lancé en 2009, qui permet aux patients démunis, titulaires de cartes RAMED, de recevoir gratuitement les médicaments nécessaires à leur traitement. Un progrès important dans la prise en charge quand on sait que, à titre d’exemple, le traitement d’une femme atteinte d’un cancer sévère du sein coûte 400 000 dirhams. « Lalla Salma avait conscience que l’un des plus grands obstacles à la guérison des malades était le prix élevé des médicaments. Elle voulait absolument trouver une solution à ce problème et a eu l’idée de s’adresser à un grand laboratoire français pour leur proposer un partenariat. La Fondation a ainsi eu accès à de nouveaux traitements», confie Abdellatif Benider.

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Depuis le lancement du programme “ACCES”, la Fondation a déboursé 1,2 milliard de dirhams pour l’achat de médicaments destinés aux patients. « Ce dont j’ai rêvé il y a quelques années est devenu une réalité : les Marocains les plus démunis peuvent désormais accéder (…) aux meilleurs soins. Tous peuvent bénéficier des médicaments les plus innovants », se félicite à ce propos Lalla Salma dans le rapport d’activité des dix ans de sa Fondation. L’institution dirigée par Lalla Salma a aussi lancé un plan national de prévention et de contrôle du cancer, doté d’un budget prévisionnel de 8,2 milliards de dirhams. Ce plan s’étale sur 10 ans et a pour objectif de prendre en charge 100% des patients selon des normes internationales, guérir 50% des patients pris en charge, et accompagner 100% des malades nécessitant des soins palliatifs. « Il y a quelques années, nous étions obligés d’envoyer nos équipes se former à l’étranger. Aujourd’hui, c’est nous qui formons des étrangers », se félicite le professeur Benider.

Dès sa création, la Fondation Lalla Salma a mis en place – en partenariat avec le ministère de la Santé – un programme de formations, de stages et de projets de recherche pour des médecins, infirmiers, aides-soignants et cadres administratifs.

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Thérapie de choc

Si la Fondation a pu accomplir autant de choses en peu de temps et projeter ses actions sur une décennie, c’est que Lalla Salma avait, et a toujours, la garantie de trouver des fonds. Son conseil d’administration pourrait être confondu avec celui d’un holding. Le patron du Groupe Saham, Moulay Hafid Elalamy, y côtoie le milliardaire Aziz Akhannouch, le boss de Maroc Telecom, Abdeslam Ahizoune, ou encore le PDG du groupe Banque Populaire, Mohamed Benchaâboun. Ces derniers ont dû donner l’exemple en bannissant la cigarette dans leurs entreprises, si bien que Saham, Maroc Telecom et Banque Populaire sont régulièrement récompensés par le Label Or “entreprise sans tabac” accordé par la Fondation de Lalla Salma. “Moulay Hafid Elalamy et Aziz Akhannouch ont des agendas chargés depuis qu’ils sont devenus ministres, mais ils trouvent toujours du temps pour la Fondation. Lalla Salma est l’épouse de Mohammed VI, ce qui lui garantit leur engagement total”, constate un acteur associatif, qui travaille étroitement avec la Fondation. Notamment lorsqu’il s’agit de collecter de l’argent. « Elalamy et Akhannouch sortent leurs chéquiers régulièrement pour financer l’institution et font aussi du lobbying auprès des grandes entreprises pour qu’elles contribuent financièrement », poursuit notre source.

Effet Lalla Salma oblige, en plus de Saham et d’Akwa, on retrouve parmi les généreux donateurs les plus grandes entreprises marocaines, comme la SNI, la BMCE, la BMCI, la Banque Populaire, la CDG, Maroc Telecom ou encore l’OCP. Sans oublier les particuliers, comme l’émir du Koweït, Sheikh Sabah Al Ahmad Al Sabah (qui avait fait un don de 2 millions de dollars en 2009), ou encore Sheikh Saif bin Zayed Al Nahyan et Sheikha Fatma Bint Moubarak des Emirats arabes unis. Des organismes étrangers, comme la Fondation des hôpitaux de Paris – présidée par Bernadette Chirac – font également partie de ces mécènes. Les soirées de levées de fonds organisées par la Fondation Lalla Salma sont aussi très courues.

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Lors du dîner de gala des dix ans de l’institution, en octobre 2015, la princesse a réussi à collecter la jolie somme de 180 millions de dirhams grâce à une vente aux enchères. Elle a elle-même mis en vente l’une de ses parures d’une valeur de 12 millions de dirhams, et Mohammed VI a participé avec une voiture Mercedes décapotable (modèle 1970), adjugée au milliardaire Othman Benjelloun. Difficile pourtant de savoir qui donne quoi.  “La Fondation ne publie aucun rapport financier, car la majorité des donateurs ne veulent pas communiquer le montant de leurs dons”, souligne un membre.

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Briser un tabou

Dès la création de la Fondation, l’un des objectifs principaux de la princesse était de “démystifier la maladie cancéreuse, casser les tabous, les préjugés et les idées reçues”, souligne la prose de l’institution. Pour cela, elle a casté au sein de son conseil d’administration le publicitaire Noureddine Ayouch, déjà rodé à la communication institutionnelle depuis qu’il est en charge des opérations com’ de la Fondation Mohammed V pour la solidarité. En dix ans, la Fondation Lalla Salma a lancé des dizaines de campagnes de sensibilisation, déclinées en panneaux, affiches, dépliants, mais aussi en spots TV et radio. Toutes ont privilégié la darija, condition posée d’emblée par Lalla Salma. “Elle voulait que le maximum de Marocains soient touchés par ces campagnes”, souligne un membre. “Au fil des ans, nous avons réalisé que ces campagnes ont eu un impact positif sur la population. Avant, je recevais des patients qui n’osaient même pas prononcer le mot ‘cancer’, tant ils avaient une mauvaise image de cette maladie. Aujourd’hui, ils n’ont plus honte, et ne disent plus ‘al mard al khayeb’”, explique le professeur Benider. “Un de mes anciens patients, aujourd’hui guéri, vient tout juste de sortir un livre autobiographique en arabe où il parle de son combat contre le cancer. C’est une première au Maroc, et c’est la preuve que la perception de la maladie a changé”, poursuit-il.

Sa garde rapprochée

A la tête du conseil scientifique de la Fondation, Lalla Salma a placé le professeur Moulay Tahar Alaoui, gynécologue-obstétricien reconnu, qui a notamment supervisé la naissance du prince héritier Moulay El Hassan. Il est assisté du docteur Rachid Bekkali et de la professeure Maria Bennani, respectivement directeur général et directrice adjointe de la Fondation. “Il était très important pour elle de s’entourer de gens en qui elle a une confiance totale. Ils forment sa garde rapprochée, la protègent et la conseillent”, confie un membre de l’institution. Depuis le palais royal de Rabat, où est niché le siège de sa Fondation, ou sur le terrain, “la princesse suit de près le travail de ses collaborateurs, les budgets et les investissements”, explique Noureddine Ayouch. Lors des réunions qu’elle préside, elle aime avoir des présentations soignées, des plannings précis et des PV récapitulatifs. Et elle s’implique directement dans certains projets. “Lalla Salma a supervisé de A à Z, avec l’architecte d’intérieur, la décoration de la maison de vie de Casablanca pour les enfants atteints de cancer. Elle a demandé que chaque chambre soit décorée avec une thématique unique, allant de Winnie l’Ourson à Cars, en passant par des contes de fées”, détaille l’un de ses collaborateurs. Celui-ci précise qu’elle a également supervisé, à l’occasion du gala des dix ans de la Fondation, en octobre 2015, l’aménagement du Palais Badii à Marrakech, qui accueillait le dîner, mais aussi la programmation artistique et le menu servi aux convives.

Proche de ses troupes

“Lalla Salma est très exigeante avec son équipe, mais elle est juste. Elle sait féliciter et encourager les personnes qui font du bon travail, mais n’hésite pas à réprimander ceux qui ne sont pas à la hauteur de sa confiance”, assure l’un de ses anciens collaborateurs. “De par son éducation, c’est une femme qui croit à la valeur du travail et de la méritocratie. Elle vient d’une famille de médecins et d’ingénieurs qui se sont faits tout seuls”, avance Noureddine Ayouch. Plusieurs membres de la Fondation décrivent une femme réservée dans ses rapports professionnels, tout en sachant se montrer communicative quand il le faut. “C’est quelqu’un de travailleur et qui sait donner l’exemple à ses collaborateurs. Son implication les motive à aller plus loin. Ils savent aussi qu’elle a le sens des responsabilités et qu’ils peuvent compter sur elle”, égrène le publicitaire. Depuis 2008, chaque 22 novembre, lors de la Journée nationale de lutte contre le cancer, Lalla Salma récompense des personnes qui ont fait preuve d’engagement et d’implication dans ce domaine. L’occasion de prouver sa reconnaissance à ceux qu’elle appelle “les travailleurs et les travailleuses de l’ombre”. Parmi eux, des médecins qui ont été les premiers à se mobiliser pour la cause qu’elle défend, bien avant la création de la Fondation, comme le professeur Saïd Benchakroun, la biologiste Fatima Dadsi Boutaleb, ou des bénévoles comme Sœur Thé-rèse Garnier, une surveillante du Centre d’oncologie Ibn Rochd de Casablanca, ou encore Faiza Semmar, membre actif du programme de bénévolat développé par la Fondation. Une fois par an, Lalla Salma réunit tous les collaborateurs disséminés aux quatre coins du Maroc et échange quelques mots avec certains d’entre eux. Une manière de concilier team building et communication.

Coopération internationale: un modèle en Afrique

Dès mars 2009, Lalla Salma déclare publiquement à Fès, lors d’une conférence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), que “la Fondation est prête à mettre l’expertise qu’elle a accumulée en la matière à la disposition de toutes les instances compétentes des pays de sa région”. Des paroles qui ont très vite été concrétisées en Afrique. La Fondation coopère activement avec des institutions et des associations basées dans quatorze pays du continent, de la Mauritanie au Sénégal, en passant par le Mali, le Cameroun, le Burkina Faso ou encore la Côte d’Ivoire. Lalla Salma est d’ailleurs très proche de Dominique Ouattara, la première dame ivoirienne, également à la tête de la fondation caritative Children of Africa. A travers divers partenariats, La Fondation Lalla Salma met son expertise au service de ces pays lorsqu’il s’agit de construction de centres d’oncologie et participe à la formation des équipes médicales. En complément, l’institution de Lalla Salma a ouvert “l’école africaine d’oncologie”, une formation en ligne permettant d’avoir accès aux cours de l’université de Harvard, de l’Imperial college of London ou encore de l’hôpital de Villejuif près de Paris. La Fondation reçoit également, chaque année, des patients issus de ces pays qui viennent se faire soigner dans les CHU marocains. Ils ont également la possibilité de résider, accompagnés d’un membre de leur famille, dans l’une des maisons de vie que compte le royaume. Une coopération Sud-Sud inspirée sans aucun doute par les orientations de la politique extérieure de Mohammed VI, de plus en plus tournée vers le reste du continent africain.[/encadre]

Médiatisation: personnage public

Lalla Salma a été guidée par la défunte conseillère royale Zoulikha Nasri juste après la création de sa Fondation. Elle a ensuite été soutenue par Mohammed VI, qui l’a accompagnée dans ses premiers pas en inaugurant en sa compagnie, en 2006, le chantier du premier centre d’oncologie financé par l’institution. Lalla Salma a bien retenu ses premières leçons et, au fil des années, a appris à maîtriser son statut de première dame, assumant, sans l’aide de personne, son rôle de personnage public. Reconnue pour son travail par les instances internationales, elle a ainsi été nommée ambassadrice de bonne volonté de l’OMS, tandis que sa Fondation a intégré le très fermé Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), faisant du Maroc le premier membre africain et arabe de cette institution. Icône médiatique de la Fondation, Lalla Salma multiplie les voyages sans Mohammed VI, prend la parole aussi bien aux Nations Unies que lors de sommets internationaux, appelant à chaque fois à redoubler d’efforts pour lutter contre le cancer. Le message est clair: la Fondation c’est elle, et non le roi. Le combat de Lalla Salma contre le cancer lui a d’ailleurs valu d’être classée, en 2011, parmi les 50 personnalités les plus influentes du monde arabe par le mensuel anglais The Middle East. C’est qu’elle est désormais en première ligne pour représenter la monarchie et contribuer à lui donner une image[/encadre]

Par Sanae Yacoubi

Dossier publié dans TelQuel n°722 du 17 au 23 juin 2016.

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