Abderrahim Bourkia : "Les ultras ne sont pas des hooligans"

Spécialiste de la violence dans les stades, membre chercheur du CM2S et chercheur associé à l’Observatoire de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS) à Aix-en-Provence, Abderrahim Bourkia nous livre son analyse du drame qui a conduit à la mort de deux supporters au complexe Mohammed V.

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Certaines voix appellent à la dissolution des ultras. Qu’en pensez-vous ?

Dans un premier temps, pour dissoudre une entité il lui faut déjà une existence juridique, ce qui n’est pas le cas des ultras. Donc, juridiquement parlant, rien n’est applicable. Les actes de violence font toujours partie du décorum des stades : d’abord entre supporters “dans le groupe” et “hors du groupe”, ensuite par les forces de l’ordre sur tous ces supporters. Ces derniers appliquent l’opposition “nous” contre les “autres”. En cas de dissolution, cette violence interdite au stade va forcément resurgir ailleurs : un jeune supporteur qui a de la fureur en lui va certainement l’extérioriser.

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Comment des ultras se transforment-ils en hooligans ?

Les ultras ne sont pas des hooligans. Il est devenu courant d’apposer l’étiquette “hooliganisme” sur les ultras alors qu’il s’agit d’une chose complètement différente. Le parallèle que font les gens se fait aveuglément à cause des actes de violence. Je me permets donc d’apporter une précision : je n’utilise pas le terme “hooliganisme” pour ce phénomène. Nous sommes bien loin de la maxime anglaise “a little bit of violence never hurts anyone” (un peu de violence ne fait de mal à personne) où les “hooligans” se donnent rendez-vous loin des yeux des policiers pour assouvir leur soif de violence.

Mais alors, comment peut-on qualifier ce qu’on a vu lors du dernier match du Raja ?

Ce qu’on a vu à Casablanca relève de la délinquance. Le stade n’attire pas que des supporters passionnés par leur équipe. Certes, nous ne pouvons pas différencier le supporter du criminel, mais nous ne pouvons pas conclure que ce sont tous des criminels. Dans les faits, il y a quatre types de supporters au Maroc : celui qui est plus au moins neutre, un peu âgé ; le supporter qui investit les tribunes ; le supporter “ultra” qui trouve souvent sa place au virage ; et enfin l’“affairiste” qui ne porte pas vraiment allégeance aux équipes, mais vient se défouler. Mais un même individu peut passer d’un cas à un autre. Nous ne pouvons pas distinguer le Dr Jekyll de Mr Hyde chez un supporter. Mais nous pouvons supposer que dans chacun des supporters réside un potentiel Mr Hyde…

Qui est généralement derrière les actes de violence dans ou aux alentours des stades ?

D’abord, il faut s’interroger sur les différents types de supporters dont on vient de parler et déceler ceux qui s’adonnent à des actes de violence. Sont-ils tous des supporters, des ultras, des désœuvrés ou des petits voyous qui profitent des rassemblements pour se défouler ? De plus, nous ne pouvons pas affirmer que seuls les supporters de football soient impliqués dans des actes de violence. La complexité réside dans le fait d’intercepter les “fauteurs de troubles” avant qu’ils ne commettent leur forfait. D’où la nécessité de mettre en œuvre des installations et des mesures de prévention en amont.

Par ailleurs, les actes délibérés révèlent une déstructuration des liens sociaux et expriment une partie des tensions de notre société. Certaines valeurs de la rue ont pris le dessus sur les valeurs traditionnelles que sont par exemple le respect mutuel et la notion de fraternité. Une culture de la violence, tout d’abord symbolique, est venue ébranler le bon sens et la moralité.

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