Métiers du désert: la face cachée du tourisme saharien

Depuis plusieurs années, les habitants de la région de M’Hamid El Ghizlane, dans la province de Zagora, se sont tournés vers le secteur du tourisme. En l’absence d’un cadre juridique clair qui les protège et valorise leurs métiers, la situation des professionnels du désert reste très précaire. Reportage.

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Crédit - Tarek Bouraque

Randonnées à dos de dromadaires, bivouac sous les étoiles, organisation de parcours dans le désert… l’attrait touristique du Sahara semble inépuisable. Pourtant, ces dernières années, les professionnels du secteur confient faire face à une véritable crise du tourisme dans la région. « La crise économique et les événements du printemps arabe ont eu une véritable incidence sur le tourisme dans la région, années après années, on travaille de moins en moins, les dromadaires ne travaillent plus, nos conditions de vie ne sont plus les mêmes qu’avant», constate Nordin Benna. Le jeune homme qui cumule les fonctions de guide, cuisinier et chamelier plaide pour une véritable reconnaissance des métiers du désert via la formation à l’image du Centre de Formation aux Métiers de la Montagne (CFAMM) de Tabant, dans la vallée de Aït Bougmez. Pour l’heure, c’est l’informel qui règne dans la région de M’Hamid. « Cette formation nous permettrait d’exercer notre profession avec des papiers en règle. Malgré tout, on arrive à travailler avec des agences reconnues, mais les employés ne se voient délivrer aucune attestation ou badge. On est payé mensuellement mais on ne bénéficie pas non plus de la CNSS », indique Nordin qui a décidé de revenir travailler dans la région de son enfance après avoir étudié à l’université.

Mohamed Adou avec un troupeau de dromadaires - Crédit : Tarek Bouraque
Mohamed Adou avec un troupeau de dromadaires – Crédit : Tarek Bouraque

Les métiers du désert frappés par la précarité

En l’absence de revenus fixes et d’une valorisation de leur métier, les professionnels du désert font face à une forte précarité. « Je suis considéré comme un travailleur indépendant, on m’appelle pour travailler avec les touristes deux ou trois jours, une autre agence ou un ami m’envoient également quelques touristes de temps en temps. Je travaille à la journée ou au mois mais parfois tu peux rester plus d’un mois à la maison sans travail », précise Mohamed Naji, chamelier. Ce métier ancestral qui consistait à élever des chameaux pour traverser le désert et commercer sur le continent africain a depuis opéré une véritable mutation. « À l’origine, nous vivions dans le désert avec un troupeau de dromadaires puis avec la sécheresse on a commencé à perdre notre troupeau, on est venu s’installer au centre de M’Hamid et j’ai commencé les petits boulots avec les touristes », confirme Mohamed. Les conditions de travail de l’activité des chameliers ne sont toujours pas définies par les lois marocaines. Un vide juridique aux conséquences importantes. Mohamed comme beaucoup d’autres n’est ni le propriétaire des bêtes ni un salarié à part entière, sans compter que nombre de chameliers font face à une véritable inflation du prix d’achat des dromadaires. « Je n’ai pas de papier, je n’ai rien. On me paie 50 dirhams la journée y compris s’il s’agit d’une excursion d’un mois ou deux », poursuit-il.

Le désert constitue pourtant un marché juteux que se disputent une poignée d’agences de voyage. Selon Yahya Baali, à la tête d’une agence de voyage située au cœur de Zagora, la concurrence fait rage, toujours au détriment des petites structures. « Concernant Zagora, il y a des lobbies qui contrôlent le conseil touristique, ils s’octroient la part du lion en subventions touristiques qu’ils se partagent entre eux sans en faire bénéficier les petites agences », dénonce-t-il. Yahya a lui-même exercé de nombreux métiers : chamelier, guide touristique, cuisinier. « Je suis passé par toutes ces étapes. Tous ces métiers ne bénéficient pas d’un statut pour les couvrir. A mesure que mon affaire marche, j’essaie de faire en sorte que les personnes avec qui je travaille soient en règle, on ne sait jamais ce qui peut se passer, un chamelier peut se faire mordre par une vipère dans le désert, or ils n’ont aucune couverture médicale », souligne-t-il.

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Carte de la région de Zagora

Un sentiment d’abandon et d’injustice

Argument clé pour les agences de voyages de la région: les facilités d’accès au désert, en 4×4 notamment. Mohamed Adou, la trentaine, fait partie de ces chauffeurs hors pair du désert marocain. Propriétaire de son propre véhicule, le jeune homme parvient pourtant à peine à s’en sortir financièrement. « Mon bénéfice est d’environ 100 dirhams par jour, c’est tout ce qu’il me reste à la fin de la journée une fois que j’ai réglé le carburant, les papiers, les assurances, il ne me reste que 100 dirhams », confie-t-il. Une pression financière qu’il impute à un manque de subventions mais aussi à l’absence de promotion du tourisme national. « Ici, je n’ai jamais vu de subventions, le tourisme est loin d’être subventionné dans la région, sans compter que le tourisme national n’arrive pas jusqu’ici. Il y a des touristes qui viennent des États-Unis, du Japon mais très peu de Marocains », explique Mohamed. Pour le jeune chauffeur, les professionnels du désert sont abandonnés. « Il faut être très prudent. On travaille sans couverture médicale. Quelqu’un que tu transportes peut également tomber malade, on peut aussi arriver dans des endroits où il n’y a pas d’eau, il faut vraiment être un fils de la région pour travailler ici », explique-t-il. Des risques bien connus par les fils de la région qui s’alarment de voir de nouveaux arrivants faire leur apparition. « À l’époque où le tourisme fonctionnait bien, les gens proposaient un produit de qualité mais maintenant on trouve des personnes sans aucune expérience qui créent des sites pour accueillir les touristes dans le désert. Pour les touristes ça peut être dangereux et ils ne profitent pas de l’expérience comme ils le devraient », estime pour sa part Yahya.

Face à la baisse du tourisme et en l’absence de conditions salariales adéquates, les professionnels du désert ne se sentent pas armés pour faire face aux difficultés de leur situation. « L’Etat est absent dans ces régions du Sud-Est contrairement aux régions plus au Sud qui bénéficient de subventions, de carburant, de puits. Parfois la Préfecture fait creuser un puits mais le laisse sans moteur, sans rien, à nous de nous débrouiller pour financer le moteur et le carburant », souligne Mohamed, le jeune chauffeur. Un sentiment « d’injustice », pour Yahya, qui reste dubitatif quant aux efforts de communication déployés pour assurer la promotion touristique du site de Merzouga à l’instar de M’Hamid El Ghizlane et des grandes dunes de Erg Chegaga.

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