Mix City: le théâtre comme arme contre les préjugés sur les Subsahariens

Mix City: le théâtre comme arme contre les préjugés sur les Subsahariens

Investir la place publique pour briser le silence sur la situation des migrants subsahariens au Maroc, c’est le pari de Mix City. Un projet lancé par l’association Racines, la troupe du théâtre de l’Opprimé de Casablanca et The Minority Globe. Reportage.

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La troupe de Mix City en plein filage - Crédit : Tarek Bouraque

C’est à une quarantaine de kilomètres de Casablanca, dans le village de Jamaat Oulad Abbou que nous retrouvons la troupe du projet théâtral Mix City lors de sa seconde résidence artistique à l’espace Maoka. Au programme de cette dernière semaine, la finalisation des ateliers d’écriture, des créations musicales et chorégraphiques et puis surtout le montage final de la pièce théâtrale avant d’entamer une tournée nationale en juin répartie sur plusieurs villes du royaume.

Initié en partenariat avec la troupe du Théâtre de l’Opprimé de Casablanca, The Minority Globe et l’Association Racines, Mix City s’inscrit dans le cadre du programme « Diversité, Drame et développement ». Un programme cofinancé par l’Union Européenne. Au total, 10 artistes de nationalités différentes y participent : Marocains, Nigériens, Ghanéens, Ivoiriens, sous le direction artistique de Hosni Almoukhlis. Leur objectif: briser les préjugés et les stéréotypes sur les migrants. «Chacun a un background différent, des cultures différentes, des identités différentes, je crois que c’est ça qui est beau dans le projet, c’est que déjà au niveau interne ça a marché. Il y a une véritable interaction entre les comédiens marocains et subsahariens », souligne El Mehdi Azdem, chargé du projet. Mix City se veut avant tout comme un espace d’expression offert aux migrants subsahariens. « Une grande partie de la pièce repose sur le vécu des comédiens, ce sont des situations de racisme qu’ils ont vécus, que ce soit les subsahariens entant que victimes où les marocains eux-mêmes », indique El Mehdi.

Lever les tabous et briser les préjugés

L’occasion aussi de sensibiliser la société marocaine aux différents problèmes qui touchent cette minorité à travers les techniques du théâtre de l’opprimé dont le théâtre forum ou Halqa Forum. Une technique participative dont le concept est simple. Les comédiens qui illustrent des situations d’oppression ou des problématiques sociales, économiques et sanitaire d’une communauté propose à la fin de chaque scène par l’intermédiaire du meneur de jeu de convier les membres du public à intervenir dans des moments clé où il pense pouvoir dire ou faire quelque chose qui infléchirait le cours des évènements. « On fait la théâtralisation de la rue, nous on ramène les problèmes que vivent le peuple, on essaye de les poser, et on fait en sorte que le spectateur trouve lui même la solution à ces problèmes », explique pour sa part Hicham Belaoudi, comédien marocain, qui interprète le rôle clé du hlaïqy, « celui qui fait la liaison entre tout les actes de la pièce, celui qui fait la narration et en même temps le joker, celui qui essaie de faire participer le public pour jouer dans la halka avec nous », ajoute le comédien.

La troupe de Mix City en plein filage - Crédit : Adeline Bailleul

La troupe de Mix City en plein filage – Crédit : Adeline Bailleul

Pour Ruben Odoi, comédien originaire du Ghana et fondateur du groupe musical Minority Globe partenaire du projet, c’est aussi l’opportunité de transmettre son vécu aux subsahariens qui feront partie du public. Ruben a en effet voyagé à travers plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest. Il s’est installé au Sénégal puis en Algérie avant d’arriver au Maroc. Pour comprendre les difficultés que traversent les migrants, il a passé trois mois dans le désert.

Ruben, qui a passé plus de dix ans à défendre la cause des migrants auprès de nombreuses associations et ONG, interprète notamment le rôle du boxeur dans la pièce. « On a choisi le thème de la boxe parce qu’il faut se battre pour s’intégrer, l’intégration ce n’est pas gratuit, ça ne vient pas tout seul », explique-t-il tout en soulignant les durs traumatismes dont sont victimes de nombreux migrants passés par le désert. « A travers l’art on essaye d’ouvrir ce débat, ce trauma qui est très sensible, comme des femmes qui ont été violées parfois même des hommes qui ont été violés et qui ont honte. Il y a beaucoup de maux durs (…)  la société marocaine doit comprendre cela », ajoute le comédien. Et à l’inverse, Ruben veut également faire comprendre aux migrants les problèmes qui touchent les marocains eux-mêmes : « On n’est pas là pour changer les gens, on n’est pas la colonisation, on vient pour réveiller les consciences. Ce n’est pas à moi de dire aux Marocains et aux Subsahariens ce qui est bien ou pas mais c’est à moi de dire aux Subsahariens, tu sais le Marocain il a vécu cela et fait ça».

Les comédiens subsahariens de la troupe de Mix City - Crédit : Adeline Bailleul

Les comédiens subsahariens de la troupe de Mix City – Crédit : Adeline Bailleul

Sensibiliser Marocains et Subsahariens

Une vision partagée par Minette Emleu, comédienne originaire du Cameroun. Dans la pièce, la jeune femme interprète notamment le rôle d’une migrante enceinte sur le point d’accoucher qui se heurte à l’hostilité du personnel médical d’un hôpital marocain. « Par chance, une femme marocaine également présente sur les lieux va confronter les médecins et m’aidera à accoucher », raconte-t-elle. Une façon aussi de renverser les préjugés des subsahariens à l’égard des Marocains. « Il y a un très lourd préjugé qui pèse sur nous les subsahariens (…) Et ce n’est pas seulement les Marocains qui sont les oppresseurs, mais nous aussi on a tellement de préjugés», ajoute-t-elle.

Transports, écoles, hôpitaux, administration… les lieux d’interactions et de tension entre les deux communautés font pratiquement tous l’objet d’une mise en scène dans la pièce. Au programme de la tournée marocaine de Mix City : la ville de Tanger, Casablanca, Rabat, Fès, Meknès, Nador… Un choix mûrement réfléchi.

« Pour choisir les villes, nous avons consulté le Gadem, le collectif des communautés sub-saharienne et ils nous ont eux-mêmes suggéré des villes où il y a le plus de concentration de subsahariens mais aussi les villes où ils souffrent le plus. L’exemple de Nador est un exemple concret. On va faire la performance là-bas et peut-être cibler encore plus la communauté marocaine parce qu’il y a un contact très dur sur place entre les deux communautés », explique El Mehdi.

L’avant-première est prévue à Tanger le 13 juin prochain.

Un reportage réalisé en collaboration avec Adeline Bailleul

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