Fiction. Et si le 20 Février avait réussi?

Fiction. Et si le 20 Février avait réussi?

Des manifestants à Rabat, le 20 février.
Des manifestants à Rabat, le 20 février. Crédit: AFP

C’était il y a quatre ans. Dans le sillage du Printemps arabe, de jeunes manifestants sont descendus dans la rue pour exiger davantage de liberté, de droits et de dignité. Les militants du M20 repassent encore le film des événements dans leur esprit, et posent la question : pourquoi ça n’a pas marché ? Et quand est-ce que les choses ont basculé ? TelQuel propose une fiction où les revendications du 20-Février aboutissent, l’histoire prend une autre voie et le Maroc un nouveau visage. Un happy-end ? Pas si évident que ça.

Petit rappel des faits: dimanche 20 février, des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour exiger des réformes profondes et l’élaboration d’une nouvelle constitution. Le Mouvement du 20-Février est né. Puis, le 9 mars, Mohammed VI prononce un discours salué par tous les acteurs politiques. Il annonce la mise en place d’une commission chargée d’élaborer le nouveau texte constitutionnel. Enfin, après l’euphorie, la désillusion : le dimanche 13 mars, des militants du 20-Février sont brutalement tabassés par les forces de l’ordre devant le siège du Parti socialiste unifié (PSU) à Casablanca. Un moment de basculement, où commence notre fiction…

Dimanche 13 mars, 17H.

Les couloirs humides et sombres du siège du PSU, à Casablanca, sont animés par une foule nerveuse et inquiète. Les jeunes militants sont venus s’enquérir de l’état de leurs camarades, après la répression de ce dimanche matin. Le ban et l’arrière-ban du paysage politique marocain sont là pour apporter leur soutien aux dirigeants du parti de gauche, victimes d’une incompréhensible violence d’Etat. Mohamed Bensaïd Aït Idder reçoit les invités et raconte les faits, tandis que Mohamed Sassi montre ses blessures. Chefs de partis, anciens ministres, islamistes, libéraux, gauchistes et intellectuels peinent à cacher leur colère et se posent la même question : qui a ordonné une telle violence ? Quatre jours après un discours royal promettant monts et merveilles et faisant espérer un Maroc libre et démocratique, nous voilà de retour à la triste réalité de la matraque et de la  brutalité. La pilule est amère et il faut réagir.

Le 13 mars, les forces de l'ordre attaquent devant le siège du PSU.

Le 13 mars, les forces de l’ordre attaquent devant le siège du PSU. Crédit: Rachid Tniouni

Mardi 15 mars.

Une dépêche de l’AFP annonce l’organisation d’une grande manifestation nationale à Casablanca, le 20 mars 2011. L’appel est signé par les partis et syndicats historiques du pays. Une alliance sacrée que le royaume n’a plus connue depuis son indépendance. Le dernier à rallier l’appel : Abdelilah Benkirane. Après beaucoup d’hésitations et de consultations avec son cercle restreint de conseillers, le patron du PJD sort de sa réserve et décide de participer à l’événement. Les frères ennemis d’Al Adl Wal Ihsane et du PJD se retrouveront enfin dans le même cortège. Les partis de gauche enterrent à leur tour la hache de guerre et font front commun dans ce combat. Le pays retient son souffle et attend…

Dimanche 20 mars, 8h du matin.

Les organisateurs, inquiets, scrutent le ciel et prient pour que la pluie s’arrête juste le temps de la manifestation.  Les intempéries du mois précédent ont empêché beaucoup de personnes de se joindre aux marches, initiées par le Mouvement du 20-Février. Mais aujourd’hui, comme un signe, une bénédiction, un soleil doux et printanier brille sur la place de la Victoire. Des milliers de Marocains commencent à affluer pour former une marée humaine. Jeunes, vieux, anonymes, célébrités, cadres, chômeurs, hommes d’affaires, révolutionnaires enflammés, réformateurs tièdes, filles voilées, adolescents en keffieh et tee-shirt à l’effigie de Che Guevara… ils sont tous là, à marcher côte à côte.

A la tête du cortège, c’est tout un pan de l’histoire du Maroc qui défile. Souriant et alerte, Abderrahmane Youssoufi soutient Cheikh Abdeslam Yassine, épuisé par la maladie et l’âge, Abdelilah Benkirane raconte une blague à Abdellah Laroui, qui sourit poliment et répond par la citation d’un philosophe grec du Ve siècle avant notre ère, les dinosaures de l’USFP retrouvent une seconde jeunesse, Noureddine Ayouch réussit à se glisser au premier rang en poussant d’un coup de hanche Hamid Chabat, et Nabila Mounib partage son gloss avec Bassima Hakkaoui. Tout un symbole. La marche arrive au niveau de la wilaya de Casablanca, et un nouveau mot d’ordre est lancé : occuper « la place des pigeons » jusqu’à la satisfaction des revendications du mouvement. Le lieu est rebaptisé « Sahat Taghyir » (place du changement) et des milliers de personnes vont l’investir pendant de longues semaines. La place est encerclée, les forces de l’ordre et les manifestants se regardent en chiens de faïence. Le pays vit une tension sans précédent et tous les scénarios sont alors possibles.

Vendredi 1er avril, palais royal de Rabat.

Le roi reçoit une importante délégation, composée de politiques, d’intellectuels, de figures historiques et d’hommes d’affaires, venus présenter une liste de revendications. Après une semaine de débats, de tensions et de rebondissements, le large front de protestation s’est mis d’accord sur un nombre précis de points : la mise en place d’une Assemblée constituante, l’installation d’un gouvernement d’unité nationale et le désengagement de la monarchie des affaires. Les caméras des chaînes publiques montrent un monarque souriant, écoutant attentivement les demandes de la délégation, mais on n’en saura pas plus sur sa réponse.

Mercredi 13 avril, à 20h.

Le roi prononce un nouveau discours. En moins de cinq minutes, il annonce accepter les revendications qui lui sont présentées. Le gouvernement et le parlement sont dissous, et des élections sont prévues avant la fin de l’année. Des milliers de cris retentissent sur la place Taghyir et l’optimisme regagne les cœurs et les esprits.

Vendredi 15 avril.

Un nouveau gouvernement est mis en place pour traverser cette phase transitoire et mener des réformes importantes. On fait alors appel à Abderrahmane Youssoufi pour diriger le gouvernement. Le vieux et intègre leader socialiste ruminait depuis des années, et en silence, l’échec de l’expérience de l’Alternance qu’il a incarnée. Pour lui, l’occasion est trop belle pour réparer les erreurs du passé. Afin de composer son gouvernement, il s’ouvre à toutes les sensibilités : Abdelilah Benkirane est nommé à l’Intérieur, Driss Jettou à l’Économie, Asmaa Lamrabet aux Affaires religieuses, Saïd Aouita au Sport et Moulay Hafid Elalamy à la Fonction publique et la Privatisation.

Le nouveau gouvernement prend immédiatement de nouvelles mesures : augmentation du SMIG, généralisation de la couverture médicale, suspension de tous les agréments et cadeaux fiscaux. La Cour des comptes tourne à plein régime et fournit des rapports sur l’état de la corruption au Maroc. Les responsables sont immédiatement traduits en justice et les procès transmis en direct sur les chaînes nationales. Les Marocains sont scotchés devant leurs téléviseurs, des records historiques d’audience sont enregistrés et 2M en profite pour placer de longs tunnels de publicité entre les séances. La chaîne lance même un jeu par SMS surtaxés, où les téléspectateurs doivent se prononcer sur la culpabilité des accusés. La HACA réagit et sanctionne la chaîne casablancaise.

Lundi 27 avril.

L’Union Européenne décide de soutenir la nouvelle expérience démocratique au Maroc et lance un plan d’aide doté d’une enveloppe de 30 milliards d’euros. « Le plan Chirac » est accueilli favorablement au royaume, mais dans les rangs de l’extrême gauche, on dénonce une forme d’« impérialisme bon teint » et « un néo-colonialisme déguisé ». Les salafistes crient au retour des « Croisades » et envoient des émissaires au Qatar et en Arabie Saoudite pour soulever des fonds plus halal.

Samedi 3 mai.

Première réunion de l’Assemblée constituante au siège du parlement à Rabat. La présidence de l’Assemblée, qui doit rédiger la nouvelle Constitution, est confiée à l’historien et intellectuel Abdellah Laroui. Tous les courants politiques, les tendances idéologiques et les acteurs économiques y sont représentés. Et chacun y va de ses doléances et revendications. Le représentant d’Al Adl Wal Ihsane exige le rétablissement du califat ; le Parti de l’Istiqlal propose le retour de la capitale à Fès ; le patronat revendique l’abolition formelle du droit de grève ; les syndicats réclament des congés payés de 3 mois ; les associations amazighes sollicitent l’officialisation du tifinagh ; les salafistes défendent la consécration de la polygamie comme un droit de l’homme et les féministes font remarquer que la parité n’est pas respectée dans l’Assemblée.

Un groupe moderniste, mené par Ahmed Assid, présente une motion pour inscrire la laïcité dans la nouvelle Constitution. Une proposition qui fait sursauter Mustafa Ramid, chef de file du camp conservateur, qui menace de quitter l’Assemblée et de démissionner, avant de se raviser. Car Ramid change souvent d’avis. Les discussions tournent à la foire aux empoignes. Flegmatique et calme, Laroui profite de ces moments de tension pour rédiger discrètement les notes d’un nouveau volume de ses mémoires. À 20 heures, les esprits se calment et des écrans géants sont installés pour transmettre la demi-finale retour de la Champions League, qui oppose le Barça au Real. L’Assemblée est divisée de nouveau, mais cette fois entre Merengues et Culés.

Jeudi 13 mai.

Grand remue-ménage dans l’entourage du roi. Pour répondre à la grogne populaire, le monarque prend ses distances avec certains de ses proches et conseillers. Tourmenté par une crise existentielle, où il remet en cause l’utilité de l’argent dans ce monde vain et éphémère, Mohamed Mounir Majidi décide de rejoindre la confrérie soufie Al Karkariya, dont les adeptes portent des haillons et renoncent au gain et au profit. Il s’installe dans le nord du Maroc et mène une vie discrète et paisible. Quant à Fouad Ali El Himma, il quitte Rabat et s’établit à Benguerir où il ouvre une grande école privée, marchant ainsi sur les pas de son père, qui était un ancien instituteur.

Vendredi 1er juillet.

Après des mois de débats, de déchirements et d’interminables séances de travail, la nouvelle Constitution est prête. Elle établit une vraie monarchie parlementaire, où le roi dispose d’un statut symbolique fort et incontestable, mais les pouvoirs politiques et législatifs sont désormais entre les mains du gouvernement et du parlement. Une grande partie du texte constitutionnel est consacrée aux droits et libertés, avec de véritables institutions indépendantes qui les protègent et garantissent. Les conservateurs ont fini par céder sur la question de la liberté de conscience, définitivement reconnue par la loi suprême. L’égalité absolue entre les hommes et les femmes est clairement annoncée et ne peut être sujette à aucune exception, y compris en matière d’héritage. La langue amazighe devient officielle. Un mois plus tard, la Constitution est approuvée par un référendum populaire.

Vendredi 25 novembre.

Jour d’élections au Maroc. Les tractations, jeux d’alliance et autres manœuvres souterraines ont abouti à l’émergence de deux grandes forces politiques : un camp conservateur, où se sont regroupés les islamistes, toutes tendances confondues, et un conglomérat de notables, de libéraux, d’anciens gauchistes et de technocrates. Les jeunes militants du 20-Février sont mis à l’écart, les intellectuels laïcs et modernistes continuent à se rencontrer dans de petits cénacles, et les partis de gauche décident de boycotter le scrutin. En lisant la presse du matin, Abdellah Laroui pense à la fameuse formule « Tout doit changer, pour que rien ne change » et ouvre une nouvelle page word, pour écrire de nouvelles pages de ses mémoires.

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