L’emploi, victime des « privilèges » selon la Banque mondiale

La Banque mondiale vient de publier une étude approfondie sur les pays de la région Mena, dont le Maroc, autour du thème de l’emploi… et des privilèges.

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Une femme est derrière son ordinateur
Crédit : World Bank Photo Collection / Flickr.

L’enquête de la Banque mondiale a les qualités de ses défauts. Avec pour titre Emplois ou privilèges, libérer le potentiel de création d’emplois dans la région Moyen-Orient / Afrique du Nord, l’institution financière a au moins le mérite d’annoncer d’emblée la couleur.

L’étude, réalisée à partir de données économiques collectées dans six pays de la région Mena dont le Maroc, se penche sur de nombreux aspects du marché de l’emploi, confronté à diverses positions de privilèges.

Au fil des 140 pages de l’étude de la Banque mondiale, les économistes cherchent à déterminer dans quelle mesure les emplois sont distribués librement ou sous l’influence de « privilèges » ou autres lourdeurs. Dans cette optique, les économistes de la Banque mondiale distinguent notamment sur le marché du travail les changements structurels dans la répartition des secteurs d’activité (le déplacement de la main d’œuvre de l’agriculture vers l’industrie et les services notamment), d’une part, et d’autre part les « destructions créatrices », résultant du jeu concurrentiel au sein de ces mêmes secteurs d’activité.

Le Maroc, en plein ajustement structurel

Le turn-over, c’est-à-dire la rotation de la main d’œuvre sur le marché du travail, peut résulter des changements structurels comme de ces « destructions créatrices ». L’étude de la Banque mondiale note que « les pays à un stade de développement plus avancé connaissent une corrélation positive plus importante [entre le turn-over et les entrées de main d’œuvre au sein d’un secteur d’activité], indiquant que les structures sectorielles de ces pays ont convergé de sorte que la principale force à l’œuvre derrière le turn-over des entreprises est la destruction créatrice. Par contraste, dans les pays les moins développés, cette corrélation tend à être plus faible. La Tunisie, le Maroc et [la Palestine] figurent parmi les plus bas, ce qui suggère que l’ajustement sectoriel dû au changement structurel est encore en cours ». Ce qui vient simplement rappeler qu’au Maroc, le processus de destruction d’emplois dans l’agriculture et de modernisation de la population active est loin d’être arrivé à son terme.

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Les femmes dans le rural, laissées pour compte du marché du travail

De plus, ces mouvements structurels sur le marché de l’emploi se font prioritairement au détriment des femmes, qui ont davantage tendance à rester affectées aux emplois les moins rémunérateurs. Les économistes de la Banque mondiale relèvent ainsi qu’au Maroc, « le changement structurel n’a pas profité de façon égale entre les femmes et les hommes. […] Les secteurs à haute productivité comme les télécommunications, la finance et l’immobilier ont accru leur main d’œuvre employée pour les hommes comme les femmes, mais le nombre de nouveaux emplois dans ces secteurs reste très limité en proportion. Ces emplois ont surtout profité à des femmes et des hommes éduqués et citadins.  »

Mais dans les campagnes, on en est encore loin : «  En revanche, les tendances de l’emploi sont très différentes pour la majorité des femmes non instruites qui vivent en milieu rural. Environ 60 % des femmes dans la population active travaillent dans l’agriculture, plus de 77 % d’entre elles sont femmes au foyer, et 44 % travaillent à mi-temps [le travail dans l’agriculture étant généralement associé à d’autres tâches]. La proportion [de femmes dans l’agriculture] est même remontée légèrement de 59 % en 2000 à 61 % en 2011. A l’inverse, cette proportion a diminué chez les hommes. »

Une constatation qui permet à la Banque mondiale de démontrer que le déversement sectoriel de la main d’œuvre se fait d’abord chez les hommes, qui, au total, sont 2,8 fois plus présents que les femmes dans la population active.

Lire aussi : Emploi : les chiffres choc de la discrimination féminine

Le dynamisme des PME contre les pesanteurs des grandes entreprises

Dans cette évolution rétive aux bouleversements que connaît le marché du travail, le renouvellement de l’allocation des ressources se fait lui-même au ralenti, observe la Banque mondiale, qui note que le taux de turn-over, est généralement faible dans la région Mena. L’institution prend le Maroc en exemple, qui avec un peu plus de 6 %, renouvelle l’allocation de ses ressources humaines deux fois moins vite que la Colombie.

En conséquence, ce sont en fin de compte les jeunes PME qui portent l’essentiel de l’effort de création d’emploi, relève la Banque mondiale, tandis que les grandes entreprises, plus sclérosées, sont à la traîne tant sur le plan de la productivité que de la création nette d’emplois. Les entreprises à la croissance rapide, que la Banque mondiale a décidé de baptiser « les gazelles », peuvent, tout en étant peu nombreuses, représenter une large part de la création d’emplois du pays. Une situation générale dans la région Mena, à laquelle le Maroc n’échappe pas :

Les gazelles sont derrière la totalité des créations nettes de postes dans le secteur manufacturier au Maroc, compensant toutes les destructions d’emploi enregistrées dans les sociétés manufacturières.

gazelles

Chères autorités

Encore faut-il, pour voir son activité se pérenniser, s’assurer la bienveillance des autorités. Dans une partie consacrée à la corruption, aux négociations avec les autorités et aux actions entreprises pour peser sur la prise de décisions, les économistes de la Banque mondiale comparent la proportion du temps que le management consacre aux autorités. Le climat des affaires marocain est ainsi considéré par la Banque mondiale comme assez dépendant du bon vouloir des autorités, puisque que le management des entreprises marocaines passe 13,2 % de son temps à négocier avec les autorités. Une proposition supérieure à la moyenne de la région Mena, estimée à 7,1 %. Mais le record reste détenu par l’Algérie, où les managers consacrent en moyenne 25,1 % de leur temps à s’entretenir avec les officiels.

temps-officiels

Risque de saupoudrage en matière de politique industrielle

La Banque mondiale a également estimé la politique industrielle marocaine. Là encore, le royaume écope d’une évaluation peu flatteuse : les subventions à l’investissement accordées par le Fonds Hassan II pour le développement économique et social, destinées principalement « aux producteurs de textile et à l’automobile », ont été décidées sans que ce soient définis les secteurs les plus fragiles, et donc n’ont pas pu faire l’objet d’évaluation de leur efficacité.

La réorganisation de la CGEM vers davantage d’autonomie aurait pu avoir quelques grâces aux yeux des économistes de Washington, s’il ne doutaient que cette liberté acquise par certains éléments du patronat n’ait servi à «  protéger des sociétés membres de l’organisation [la CGEM] de changements opportunistes dans la politique menée par le gouvernement ».

Mais le manque de résultats dans la politique industrielle du Maroc tient surtout, selon la Banque mondiale, à la modestie des programmes menés :

Aucune de ces politiques n’a semblé avoir un effet perceptible sur les ajustements structurels. […] Leurs subventions et coûts s’élèvent à moins de 0,7 % du PIB. Même en étant particulièrement bien ciblée vers les marchés défaillants et mises en œuvre de façon crédible dans des délais raisonnables, les programmes de politique industrielle au Maroc restent modestes en comparaison avec les dépenses engagées dans le cadre de la politique industrielle en Extrême-Orient.

Un avis qui n’est pas sans rappeler les critiques du cabinet de conseil McKinsey, prestataire régulier du Maroc, qui en septembre 2014, dans un document de cadrage confidentiel, pointait du doigt des mesures éparses voire manquant de cohérence, peu ou mal appliquées effectivement sur le terrain.

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