Karim Tazi: «Al Adl plus ouvert à la monarchie parlementaire»

Al Adl wal Ihssane drague les forces de gauche et ouvre le débat avec eux. Jusqu'où cela peut-il aller? Telquel.ma a interrogé Karim Tazi, une des personnalités invitées vendredi 11 juillet par la jamâa.

Par

Karim Tazi. Crédit : AFP

C’est inédit : Al Adl Wal Ihssane a convié vendredi 11 juillet une dizaine de militants principalement de gauche. La jamâa s’ouvre donc davantage sur son environnement en lançant une opération de charme. Karim Tazi, militant de gauche et homme d’affaires, faisait partie des personnalités présentes à la réunion. Que prépare Al Adl ? Une alliance entre la gauche et des islamistes n’est-elle pas contre-nature ? Entretien.

Telquel.ma : Pourquoi assiste-on aujourd’hui à un rapprochement entre une composante de la gauche et les islamistes d’Al Adl Wal Ihssane ?

Karim Tazi : C’est la première fois depuis le 20-Février qu’il y a une reprise de contact réelle entre Al Adl Wal Ihssane et des militants de gauche. Les adlistes ont beaucoup mûri et évolué depuis 2011. Cheikh Yassine est mort, Nadia, sa fille, s’est éloignée, et il y a un rajeunissement des instances dirigeantes. Même si Al Adl ne le reconnaît pas officiellement, le contact avec la jeunesse marocaine laïque lors des manifestations du 20-Février les a fait beaucoup évoluer.

 Al Adl Wal Ihssane est-elle plus fréquentable ?

Le nouveau leadership a bien compris les leçons du 20-Février et du printemps arabe. L’incompétence économique, l’arrogance politique et  le refus de partager le pouvoir ont fait chuter les Frères musulmans en Égypte, qui n’ont pas su se rapprocher de la frange libérale. Al Adl semble avoir compris que la majorité numérique ne suffit pas, et s’orientent vers un modèle plus proche de l’AKP turc.

Al Adl Wal Ihssane n’est pas, en tout cas pas encore, un parti politique reconnu. A quoi ce rapprochement sert-il dès lors ?

Il n’est pas nécessaire qu’Al Adl soit un parti pour qu’on discute avec eux. Pendant le 20-Février, la jamâa a apporté des milliers de participants aux manifestations. En 2012, une partie de son électorat a voté pour le PJD. Ces votes, en plus de ceux d’une partie de la gauche, ont eu pour effet de doubler le score de cette formation.

Beaucoup de militants de gauche considèrent pourtant qu’une alliance avec des islamistes ne partageant pas le même projet de société que la gauche est dangereuse…  

C’est une lecture caricaturale. Avant de parler d’un projet de société, il faudrait parachever le processus de transition démocratique. Or actuellement, nous assistons plutôt à un retour de l’autoritarisme et du despotisme. Il y a des marges de coopération et il ne faut pas tomber dans le jeu du Makhzen qui tente de diaboliser Al Adl comme s’il s’agissait de Daesh. C’est au contraire le mouvement islamiste qui est le plus ouvertement pacifiste. Les élites sont à côté de la plaque si elles pensent pouvoir faire quoi que ce soit sans les islamistes, cela comprend Al Adl et le PJD.

Quel est votre sentiment à l’issue de la rencontre du vendredi ? Concrètement, sur quoi selon vous Al Adl est-elle prête à lâcher du lest ?

Al Adl veut garder des cartes en main et cela est normal, car il s’agit d’une négociation. Mais aujourd’hui, ils semblent plus ouverts à l’idée de monarchie parlementaire alors qu’un des éléments qui suscitait mon exaspération lors du 20-Février était leur ambiguïté concernant le plafond des revendications. Ils paraissent aussi plus enclins à accepter la notion d’État civil ce qui les situerait plus à gauche que le Makhzen qui avait manigancé en sous-main pour torpiller l’adoption dans le texte de la constitution du principe de la liberté de conscience.

Pour le moment, les adlistes parlent d’une simple réunion de communication. Que va-t-il se passer ensuite ?

Il s’agit effectivement d’une réunion de communication. Il serait présomptueux de parler de quoi que ce soit d’autre. Il y a certes des divergences, mais aussi beaucoup de points communs, notamment sur le diagnostic de la situation politique, économique et diplomatique. D’autres réunions d’échanges auront lieu, le cercle est appelé à s’élargir à tous les démocrates qui refusent la diabolisation d’Al Adl Wal Ihssane.

Au delà de ces échanges, ces rencontre sont supposées aboutir à quoi ?

Peut-être que cela va aboutir à un accord politique, ou à la mise en place d’une charte, on ne sait pas encore. Les journalistes cherchent des informations pour faire les gros titres, mais il s’agit réellement de réunions de réflexion et d’une démarche prudente. Des questions demeurent posées. Si officieusement, les lignes bougent, Al Adl n’a toutefois pas tranché officiellement sur la monarchie parlementaire, l’État civil, la liberté de croyance, etc.

Deux membres de l’Istiqlal, Mohamed Kihel et Abdeslam Bekkari ont participé à cette rencontre. Certes, ils étaient là à titre personnel, mais cela demeure assez inédit…

Les membres de l’Istiqlal étaient présents mais n’ont pas pris part au débat avec autant de spontanéité que les représentants de la société civile de gauche, ils sont restés très prudents. Mon sentiment, c’est qu’ils ne veulent rater aucun train, mais ne veulent assumer aucune prise de position forte.

Quid du PJD ? Étaient-ils présents et au delà, concevez-vous une participation future de leurs militants au sein de ces rencontres avec Al Adl ?

Aucun militant du PJD n’était présent à cette réunion même s’il existe une frange au PJD qui n’est pas d’accord avec la politique actuelle de Benkirane et qui pourrait ce joindre à ce cercle. Pour le moment, Al Adl Wal Ihssane veut segmenter : ils ont d’abord convié la mouvance islamiste au sein de laquelle le PJD était représenté par le MUR (Mouvement unicité et réforme), avant d’inviter la gauche.

article suivant

Exclu Qitab : "L’Idéologie Arabe Contemporaine", Abdallah Laroui réédité