Ce n’est pas fini…

Par Karim Boukhari

Le Mouvement du 20 février se prépare à souffler sa deuxième bougie. Deux ans, ce n’est peut-être pas assez pour renverser un régime ou révolutionner une mentalité, mais c’est suffisant pour amorcer une vraie tendance de fond.

 

Né à l’aube du Printemps arabe, à l’époque de tous les possibles, le mouvement a rapidement grandi en séduisant les jeunes de tous bords et en intégrant invariablement gauchistes et islamistes. Un mois après sa naissance, il a pu rassembler plusieurs dizaines de milliers de personnes, qui ont manifesté dans le même temps à travers tout le royaume. Du jamais vu. Les raisons de ce succès fou, tel que le recul nous permet aujourd’hui de les examiner, sont évidentes. L’explosion des réseaux sociaux et la création d’une nouvelle communauté horizontale, communiquant librement et en temps réel, telle que le Maroc n’en avait jamais connue, en est une, et majeure. Nous vous expliquons la genèse et la réalité, aujourd’hui, de cette véritable révolution par le Net (lire dossier p.20). Ce qu’il s’est passé à ce niveau est proprement extraordinaire. Le premier verrou à sauter a été celui de la peur. La presse ne peut pas caricaturer le roi par crainte d’interdiction, de prison et de sanctions économiques ? Eh bien, les jeunes internautes n’ont pas la même contrainte, alors ils se lâchent. Zéro tabou, zéro interdit, les langues se sont déliées, l’information, l’analyse et le commentaire ont été soudainement décuplés, démultipliés, “démocratisés” et complètement ouverts aux quatre vents. Malgré les dérives inhérentes à ce genre de situation nouvelle, sans encadrement et sans frein (les insultes, la désinformation), pratiquement tout le monde s’est jeté dans l’arène, même ce Maroc qui ne lisait pas ou se disait dépolitisé, pas concerné, ringardisant au passage les moyens de communication et les sources d’information classiques (télévision et journaux officiels). Ces bouleversements en série ont rapidement érigé de nouveaux référentiels, voire de nouveaux champions (les blogueurs et les “twitteurs”), éveillant des vocations, et une conscience politique que l’on croyait perdue. Tout un monde underground a pu émerger à la surface. Ce monde, que l’on appelait généralement “la jeunesse”, et que l’on jugeait cyniquement “oisif, désœuvré, désinformé, sans conscience sociale ni politique”, a renversé la vapeur en étant désormais pris au sérieux. Il est réel, actif, il a des opinions, quelque chose à dire. Il ne peut pas, il ne peut plus être tenu en laisse.

Bien entendu, l’émergence de ce Maroc dormant doit aussi beaucoup au stimulateur externe qu’aura été le vent des révoltes arabes. Mais ce vent a agi aussi bien en accélérateur qu’en décélérateur. L’euphorie qui a accompagné la chute des Ben Ali, Moubarak et Kadhafi a été suivie par une phase de désenchantement née des difficultés de l’après-révolution dans les pays concernés. Contrairement à ce que l’on pourrait hâtivement croire, l’apathie qui traverse actuellement le monde arabe n’a pas tué le Mouvement du 20 février. Elle n’a pas renvoyé la jeunesse à son underground ni replongé le Maroc dormant dans le sommeil. Il faudrait être sourd et aveugle, et se couper les mains de son clavier et les pieds de la rue, pour le croire. Le contrecoup et l’effet ressac des révoltes arabes n’ont pas dégarni les rangs des contestataires. Ils ne les ont pas assagis mais sont, au contraire, en train de leur offrir une plus grande accumulation et un vécu plus riche. Les deux années que l’on vient de vivre ne sont pas une parenthèse que l’on referme avant d’aller se rendormir, mais le début de quelque chose de plus grand.

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