Le roi de Fès

Par Karim Boukhari

L’arrivée de Hamid Chabat à la tête de l’Istiqlal interpelle l’observateur lambda de la classe politique marocaine. Elle secoue la montagne de clichés et de préjugés que l’on traîne, chacun, dans un coin de la tête. Quoi, Chabat, le self made man, le rien du tout, à la tête du seul parti capable de rivaliser avec les islamistes ? Le maire de Fès fait tache dans la lignée des grandes figures qui ont conduit l’Istiqlal depuis l’indépendance. C’est un ovni qui bouscule tous les schémas classiques. Il n’a pas la légitimité du “père”, Allal El Fassi. Pas la prestance de M’hammed Boucetta. Pas la tenue et la retenue de Abbas El Fassi. Il a, pour reprendre les amabilités colportées par ses détracteurs, le QI d’une mouche et le recul d’un militant de base, un exécutant bon à faire les courses sur le terrain, pas à réfléchir. Il est nul, il n’a pas le niveau, et son pedigree est vide. Un fils de personne à la tête d’un parti d’édiles et de notables, vous parlez d’une blague !

Un sobriquet a d’ailleurs longtemps collé à la peau de Chabat : “cycliss” (réparateur de cyclomoteurs, en darija) en référence à son diplôme de technicien spécialisé et au job qu’il avait décroché, à ses débuts, à la SIMEF, à Fès. C’est dire le mépris et le peu de considération dont jouissait le nouveau roi de l’Istiqlal.

Chabat est pourtant tout sauf un accident. Et sa victoire est l’événement politique le plus important depuis le triomphe des islamistes aux dernières législatives. Ce type est à prendre au sérieux. Et pas seulement parce qu’il est là, et qu’il faudra faire avec. Il représente une sorte d’espoir, oui, pour l’Istiqlal (de reprendre du poil de la bête après ses derniers échecs populaires), et pour le royaume (de ne pas sombrer, aux prochaines élections locales, sous un déluge islamiste). Carrément !

D’abord, la victoire de Chabat ne souffre d’aucune contestation possible. En plus de tenir Fès dans sa poche, il a littéralement bouffé Abdelouahed El Fassi, fils de Allal et candidat des grandes familles istiqlaliennes, comme il avait bouffé, quelques années auparavant, Abderrazak Afilal, Monsieur UGTM. L’arrivée de Chabat à la tête de l’Istiqlal permet à ce dernier de garder le contrôle du syndicat de l’UGTM. Le parti avait donc tout intérêt à le faire élire s’il tenait à garder son bras syndical.

Vu de l’extérieur (de l’Istiqlal), Chabat est le genre de profil à pouvoir tenir tête à un Abdelilah Benkirane. Avec lui en face, le numéro 1 du PJD et Premier ministre aura un client à sa mesure, démagogue, populaire et au besoin populiste. Chabat devient du coup une alternative crédible à Benkirane, un jour, plus tard, dans un rôle similaire du fidèle serviteur du trône qui adopte le langage du peuple et fait de la politique en parlant. Au point où nous en sommes, pourquoi pas !

L’arrivée de Chabat risque aussi de donner des idées aux autres formations politiques. Un Driss Lachgar peut espérer, à son tour, « monter » à la tête de l’USFP, principal parti de gauche-opposition. D’autres profils de self made men et de harangueurs de foules devraient sortir des placards de partis comme le RNI, l’UC, le MP, etc. Il y a toujours moyen d’appeler cela la démocratie et la promotion interne, au-delà des seuls réseaux familiaux et des contingences d’intérêts.

Au final, un Chabat peut amener à lui seul une recomposition du paysage politique marocain pour le faire coller à la réalité du moment. C’est une petite révolution. Le profil des Chabat et des Lachgar est loin des standards de Boucetta, El Fassi, Bouabid et Youssoufi ? Sans doute. Mais il faut rappeler que les grands leaders du passé ont été le produit de la cohabitation conflictuelle avec le protectorat français, mais aussi de la lutte pour le pouvoir avec (et surtout contre) la monarchie. Cela vous forgeait un mental d’acier et le moule ainsi façonné était celui des champions. Rien à voir avec le moule des Chabat, Benkirane, etc., purs produits du Maroc de la post-indépendance et de la suprématie du Palais. C’est peut-être triste à dire, mais le triomphe du roi de Fès a du sens, n’est-ce pas ?

article suivant

Censure. Iran 2.0