essentiel

Interview croisée : Abdelmajid Dolmy et Mostafa El Biyaz

Dolmy et Biyaz
Interview croisée : Abdelmajid Dolmy et Mostafa El Biyaz
juillet 28
12:38 2017
Partager

En juillet 2015, Telquel interviewait Abdelmajid Dolmy et un autre pilier de la  glorieuse équipe nationale des 80’s, Mostafa El Biyaz. Les deux joueurs ont participé à trois demi-finales de la CAN et un huitième de finale de Coupe du monde et s'étaient, depuis, distingués par leur discrétion. Nous les avions convaincus de se livrer et le résultat était décapant.

Telquel: Mostafa, parle-nous un peu de Dolmy...

El Biyaz: Quand je suis arrivé en équipe nationale, j’étais en admiration devant ce joueur. Je me souviens des premières réunions d’équipe, je me mettais toujours à côté de lui pour me faire remarquer, près du chef... Mais j’ai très vite déchanté (Dolmy, juste à côté, rigole). La première fois, c’était au Brésil : en pleine réunion, il prend la parole et explique qu’il y a des joueurs qui se sont blessés avec l’équipe nationale et qui ont été abandonnés à leur sort. Il ajoute que le riz qu’on nous sert est plein de petits cailloux, qu’on va refuser de jouer. Moi, j’étais prêt à les bouffer, ces petits cailloux dans son assiette, juste pour rester en stage au Brésil. Imagine, je jouais à Berkane... Une autre fois, c’était au complexe Moulay Rachid, je me retrouve tout seul à dîner parce que les autres font grève, ils trouvent les steaks trop durs. Moi, je le trouvais très bon mon steak. Je me demandais ce qu’ils mangeaient chez eux, les autres... Mais bon, j’ai dû être solidaire et faire grève moi aussi. Ensuite, j’ai compris le truc. Ils sont sortis dîner au restaurant, ils avaient de l’argent, ils jouaient au Raja, au WAC... Moi, je n’avais rien, je crevais de faim dans ma chambre, et à six heures du matin, j’étais au réfectoire à dévorer mon petit-déjeuner.  Quand les autres se sont réveillés à 8 heures, j’ai fait grève avec eux. On a obtenu gain de cause! À midi ils sont venus nous expliquer qu’ils amélioraient les menus... Dolmy, à chaque fois qu’il prenait la parole, c’était pour réclamer quelque chose, menacer de ne pas jouer, il les défiait. Je ne le supportais pas, je me disais qu’il allait tout foutre en l’air, qu’on allait tous payer pour son attitude. A chaque entraînement, je me disais : "c’est bon, cette fois ils l’ont viré... "Mais il arrivait toujours. En retard, tranquille mais il arrivait, avec sa serviette sur l’épaule. Il me rendait fou, il allait très loin. Je me souviens d’un soir de 1983, on venait d’être éliminés de la CAN 1984 par le Nigeria aux pénaltys, et je m’apprête à sortir de l’hôtel. Je veux juste l’éviter parce que je sais qu’il n’a pas joué, je me doute qu’il doit être furieux. Je prends les escaliers, et là je tombe sur lui, en train d’engueuler les gars de la fédération, il veut récupérer son passeport, eux ne veulent pas le lui rendre. Je me retrouve encore une fois à côté de lui alors qu’il leur hurle dessus, et là, je m’enfuis...C’était le destin, parce qu’on a fini par devenir potes. On a partagé la même chambre, on se mettait ensemble à l’arrière de l’avion pour écouter des cassettes, Paul Young, Men At Work... On était un peu les intouchables. Les gars de la fédération me faisaient des remarques à moi, mais jamais à lui. Mais bon, il n’a jamais su se taire.

Dolmy : Oui, c’est vrai, je suis comme ça, je n’arrive pas à accepter l’injustice. Je me souviens très bien de ces deux joueurs blessés, ce qu’ils leur avaient fait était scandaleux, je ne pouvais pas me taire. Parfois, j’allais très loin. A la CAN 76, on m’a refusé le droit de boire un Coca. Mardarescu, l'entraîneur, ne m’aimait pas beaucoup, il a déclenché une engueulade juste pour un Coca. J’ai fait mes valises et je leur ai dit que j’allais partir. On était en Éthiopie, et je voulais partir. Mais comment ? Ça n’avait pas de sens (rires).

El Biyaz :  J’ai fini par devenir comme lui. Quand on est revenus de la Coupe du Monde, on nous a placés à l’hôtel à Mohammedia, juste pour une nuit ou deux. Mais je leur ai expliqué que je refusais de quitter les lieux avant d’avoir les primes de matchs. Hcina me prenait pour un fou, c’était un militaire, il me disait qu’il ne voulait pas finir au cachot, qu’il était hors de question de me suivre. Je suis resté là-bas une semaine, juste avec les frères Merry. J’en ai un peu profité avant de retourner à Berkane, et j’ai fini par quitter l’hôtel... sans les primes.

Comment ça se passait entre vous sur le terrain ?

El Biyaz :Pour moi, c’est simple, on relance sur Dolmy, voilà le plan. Je me souviens d’un match, je crois que c’était en Coupe du Monde, où il avait fini par se cacher quand on avait le ballon.

Dolmy : Oui, j’étais gêné, cette façon de me filer systématiquement, c’était trop flagrant, et là tu as commencé à m’engueuler. Je t’ai répondu que je te faisais de la place pour monter balle au pied, en fait j’étais juste gêné.

El Biyaz : Monter balle au pied? Parce que je suis un dribbleur, moi? Vous savez qui sont les cinq plus grands footballeurs pour moi? Maradona, Romario, Zidane, Messi et Dolmy. Je ne plaisante pas, ce n’est pas parce qu’il est avec nous, et je t’assure qu’il n’est pas cinquième dans cette liste. Il avait tout : les deux pieds, la récupération, la relance, la détente, la vision du jeu, le jeu court, le jeu long... Essaye un peu de le dribbler, même aujourd’hui, et tu va comprendre ce que je veux dire. C’est cette capacité de récupération qui était précieuse. Je le surveillais comme un adversaire, je ne le laissais pas monter, je le voulais avec nous, derrière, je savais qu’on était très solides ainsi : les quatre défenseurs, comme une douane, et Dolmy devant nous.

Et aussi une super-technique, on se souvient de ses petits ponts...

Dolmy : Pour moi, un petit pont, ce n’est pas forcément une façon d’humilier l’adversaire, pas du tout. C’est une solution  comme une autre, parfois c’est la meilleure pour effacer un adversaire.

El Biyaz : J’ai horreur de ça. Au jubilé de Krimau, Jairzinho a voulu m’en coller un, il a pris un tacle sur la cheville qui a gonflé sur le coup. Je suis désolé, jubilé ou pas, ce n’est pas une raison pour te foutre de ma gueule, chez moi en plus...

Mostafa, ton engagement était légendaire...

El Biyaz : Tu sais, c’étaient des matchs d’un autre genre. En Libye, le soir de la qualification au Mondial, je me suis pris toute l’équipe d’en face dans le couloir, ils se sont acharnés sur moi, j’avais la bouche en sang. En Égypte, à la CAN 86, en demi-finale, ça a été une bagarre avec les policiers dans le couloir, des dizaines de coups de matraque. Je suis entré dans les vestiaires en sprintant, et j’ai trouvé Mjid tranquille, avec sa cigarette. C’était la guerre dans les couloirs, et lui il fumait sa clope. On m’a suspendu un an après cette affaire, il faut dire que j’avais un peu agressé l’arbitre, il nous avait arnaqués, c’est pour ça que les policiers
m’ont attaqué. Mais bon, je n’ai jamais blessé un adversaire...

Et l’Australien? 

Dolmy : On jouait en Corée, contre l’Australie, et il y avait ce défenseur, un monstre qui nous avait mis des coups pendant tout le match. Il nous avait fait mal, vraiment.

El Biyaz : Moi je ne pouvais rien faire parce qu’il ne montait jamais, et puis il y a eu ce corner, je l’ai vu arriver. Il s’est placé au premier poteau, à côté de Mjid, à qui j'ai demandé de me laisser sa place

Dolmy : Quand Mostafa est arrivé près de moi, je n’ai pas voulu bouger. Il ne restait que quelques minutes de jeu, ça n’en valait pas la peine, le bonhomme avait été incorrect, mais bon... El Biyaz m’a attrapé par le col du maillot et m’a envoyé balader, je n’avais pas le choix, il a pris ma place.

El Biyaz : Le corner est tiré, on dégage, l’arbitre suit le ballon des yeux et le juge de touche repart en nous tournant le dos. C’est là que je lui mets un crochet du gauche, il s’est écroulé et moi aussi, pour mettre un peu de confusion. Il l'avait un peu mérité. Mais je te promets que je n’ai jamais vraiment blessé d’adversaire. Je me faisais respecter, c’est tout. Milla, par exemple, à chaque fois que je le taclais, il me disait en français : mais c’est quoi ça? Je lui répondais désolé, avec un sourire et je lui serrais la main. Mais je recommençais, bien sûr. Puis je le voyais s’éloigner vers les ailes. Ça m’arrangeait, car il était moins dangereux là-bas.

Sur le banc de touche, Faria vous parlait beaucoup?

El Biyaz : Pas vraiment, il y a tellement de concentration sur le terrain que tu ne peux pas vraiment écouter ce qu’on te dit. J’entrais sur le terrain comme sur un ring, j’étais à fond tout le temps. Parfois, on décidait des trucs entre nous. Je me souviens qu’on s’entraînait à jouer le hors-jeu toute la semaine, mais après, sur le terrain, on ne l’appliquait pas. On n’allait pas mettre le match entre les mains d’un juge de touche.

Dolmy : Moi, sur le terrain, j’étais comme en transe. Après coup, je ne me souvenais pas de tout ce qui s’est passé, je jouais dans un état second.
El Biyaz : Au contraire, je me souviens de chaque action, avec précision.

Vous avez des regrets?

El Biyaz : En 1986, à la veille de la demi-finale de la CAN, on provoque une réunion pour nous expliquer que les frais de déplacement des joueurs passent de 1000 à 100 dirhams par semaine. On nous explique que ça suffit pour envoyer des cartes postales, comme si nos parents attendaient des cartes postales... En 1988, même chose : un responsable vient nous annoncer la veille de la demi-finale que les caisses de la fédération sont vides, qu’il faut se défoncer pour la patrie. Ça, je n’arrive pas à le comprendre, ce timing, à chaque fois... A la limite, mentez-nous, gonflez-nous le moral, ou ne dites rien, au lieu de déclencher ce genre de discussion juste avant un match crucial. Et à chaque fois c’est la même scène, les mêmes personnes. Oui, c’est ça mon regret, ces deux CAN et comment on nous a cassé le moral à chaque fois. On aurait pu en gagner une.

Tags
Partager

Lire aussi

Nous suivre

Retrouvez le meilleur de notre communauté

facebook twitter youtube instagram rss