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Christian Chesnot: "Si le roi Salmane ne vient pas à Tanger, ce serait un signe d’énervement de l’Arabie saoudite"

Le roi Mohammed VI et le roi Salmane d'Arabie.
Christian Chesnot: "Si le roi Salmane ne vient pas à Tanger, ce serait un signe d’énervement de l’Arabie saoudite"
juin 28
12:29 2017
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Le journaliste Christian Chesnot, spécialiste du Qatar, revient sur les tensions entre le Qatar et l’Arabie saoudite, et les implications de la position de "neutralité constructive" adoptée par le Maroc dans la crise.

L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Égypte, qui mènent un front contre le Qatar, lui ont adressé la semaine dernière une liste de 13 exigences et ont fixé un délai de 10 jours pour les satisfaire.

Des requêtes jugées "déraisonnables" par les autorités qataries. Ainsi, Cheikh Saif Ben Ahmed Al Thani, directeur du bureau de communication du gouvernement du Qatar, a déclaré le 24 juin que la liste n’est "pas destinée à combattre le terrorisme, mais à empiéter sur la souveraineté du Qatar et à s'ingérer dans sa politique étrangère".

Même s'il dit examiner les demandes et promet d'apporter une position officielle dans les jours à venir, le Qatar est loin de plier sous le poids de ses adversaires. Les tensions avec les monarchies voisines ne datent d'ailleurs pas d’hier, nous explique Christian Chesnot, journaliste à France Inter, et spécialiste du Qatar, pays sur lequel il a enquêté plusieurs fois pour écrire deux livres: Qatar, les secrets du coffre-fort (2013) et Nos très chers émirs (2016).

 Crédit: DR

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Telquel.ma: Pourquoi les tensions diplomatiques actuelles entre le Qatar et certains de ses voisins sont-elles présentées comme la crise la plus importante dans le Golfe?

Christian Chesnot: C’est la crise la plus grave du Golfe, hormis la guerre du Koweït en 1990, voire la mort du Conseil de coopération du Golfe (CCG) créé en 1981 et regroupant les six pétromonarchies. Rupture des relations diplomatiques, expulsions de tous les Qataris, même des étudiants, en 15 jours... Imposer un blocus maritime, terrestre et aérien à un pays frère ne s’est jamais vu. Toutes ces mesures sont fortes et brutales et plongent la région dans une grave crise qui risque de s’enliser puisque les Qataris viennent de juger "déraisonnable" la série de 13 exigences.

À tort ou à raison?

Le Qatar peut faire quelques gestes comme expulser certains opposants politiques saoudiens qui sont réfugiés au Qatar. Mais plusieurs exigences sont impossibles à réaliser, comme fermer Al Jazeera. Le Qatar ne peut pas non plus se permettre une politique de confrontation avec l’Iran.

La relation entre les deux pays est asymétrique puisqu'ils partagent l'énorme gisement de gaz naturel, exploité aux 2/3 par le Qatar qui a donc besoin d’une politique de bon voisinage avec l’Iran. D’où le message de félicitation au président iranien Hassan Rohani au moment de sa réélection.

Il faut savoir que les Émirats arabes unis sont hypocrites sur ce point, alors que 400.000 Iraniens y vivent. Le Qatar paie plutôt le prix du "printemps arabe". Ce pays a aidé les Frères musulmans en Égypte, en Libye, en Tunisie et au Yémen.

Quel est l’historique de ces tensions entre le Qatar et l’Arabie saoudite ?

Avant 1995 et l'arrivée au pouvoir du Cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani, le Qatar était, comme Bahreïn, une sorte de province saoudienne. Les Qataris, aussi wahhabites, suivaient l’Arabie saoudite sur pratiquement toutes ses décisions.

Puis le Qatar a voulu exister, développer ses richesses, ses routes et avoir une place sur la carte du monde. Il a commencé à étendre ses relations bilatérales, et a créé Al Jazeera en 1996, qui était à l'origine un projet saoudien. Dernier pays à profiter des richesses du pétrole et du gaz, le Qatar a alors énervé plusieurs de ses voisins.

Ils ont renvoyé l’image de nouveaux riches ou de parvenus. Une sorte de jalousie et de suspicion s’est développée, surtout de la part des Émirats arabes unis. Le tournant s'est présenté au moment des printemps arabes en 2010 et le financement des Frères musulmans. Mais depuis 2011, les différentes crises se sont toujours réglées au sein du CCG ou grâce au Koweït. 

Pourquoi les tensions sont-elles montées d’un cran depuis juin 2017 ?

Une crise similaire a eu lieu en 2014, avec un rappel des ambassadeurs. Elle s’est réglée grâce à la médiation koweïtienne. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis avaient adressé au Qatar à peu près les mêmes requêtes, c’est-à-dire d’arrêter de s’ingérer dans les différents pays de la région. Mais selon les deux monarchies, le geste de l’émir Tamim d’expulser quelques Égyptiens du mouvement des Frères musulmans en 2014 n’était pas suffisant: ils sont alors passés à la vitesse supérieure. En 2017, le schéma est différent, car il inclut une bataille médiatique, une bataille d’influence, mais surtout un blocus.

Le Maroc a apporté de l’aide au Qatar, avec l'envoi d'une cargaison de denrées alimentaires. Quels sont ses liens entre les deux pays ?

Mohammed VI est très ami avec l’émir du Qatar Tamim, ils font partie de la même génération de monarques. Mais le Qatar a aussi énormément investi au Maroc, principalement dans le tourisme. Alors que les affaires sont prospères entre les deux pays, cette crise complique la position du Maroc qui est aussi très proche de la monarchie saoudienne: le roi Salmane passe souvent ses vacances à Tanger. Avec George Malbrunot, nous avons même découvert que Mohammed VI a aidé Nicolas Sarkozy à avoir un entretien au Palais royal de Tanger avec le roi Salmane au moment de sa nomination. Mais les Saoudiens comptent leurs ennemis, il faut se positionner contre ou pour eux. Ils sont apparemment très en colère contre le Maroc qui a envoyé une cargaison de marchandises au Qatar, ils peuvent faire payer cher. Nous allons voir si cette crise est sérieuse si le roi Salmane vient à Tanger cet été, ou non… S’il n’y va pas, ce serait un signe d’énervement de la part de l’Arabie saoudite.

Alors que l’Arabie saoudite vient de signer 110 milliards de dollars de promesse d’achats militaires avec les États-Unis, la crise risque-t-elle de se résoudre par les armes ?

La clé est à Washington, où un sommet pourrait être organisé à la Maison-Blanche, convoquant les acteurs de la région. Sans le feu vert des Américains, le conflit armé ne pourra pas se déclencher: le Qatar abrite la base militaire américaine qui leur permet d’aller en Syrie, et le Qatar a aussi un accord de défense avec la France.

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