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David Rigoulet-Roze: "La neutralité constructive du Maroc semble être modérément appréciée à Riyad"

Mohammed ben Salmane, le fils du roi d'Arabie saoudite, le 11 avril 2017 à Ryad. Saudi Royal Palace/AFP/Archives
David Rigoulet-Roze: "La neutralité constructive du Maroc semble être modérément appréciée à Riyad"
juin 27
16:51 2017
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Depuis l'isolement du Qatar et la désignation d'un nouveau prince héritier, l'Arabie saoudite se lance dans une politique offensive. Décryptage avec David Rigoulet-Roze, enseignant-chercheur français et auteur de l'ouvrage "Géopolitique de l'Arabie saoudite".

Telquel.ma : Quel message veut adresser l’Arabie saoudite avec la désignation du nouveau prince héritier?

David Rigoulet-Roze: La surprise vient de la rapidité dans la désignation de Mohammed Ben Salmane, dit "MBS" le 22 juin. Il y a une logique d’affichage incontestable, car l’Arabie saoudite est à une croisée des chemins de sa jeune Histoire - le royaume est fondé en septembre 1932. Cette désignation signifie que se trouve  "acté" le fait que l’on passe au niveau de la succession à la deuxième génération, soit les petits-fils du roi fondateur de l’Arabie saoudite moderne, Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud.

Avec l’affirmation du pouvoir d’un jeune prince dynamique qui veut faire des réformes, notamment dans l’application de sa "Vision du Royaume d’Arabie saoudite 2030" dont le but est notamment de sortir du "tout-pétrole" et de passer à un pays productif. L’idée est de corriger l’image d’un royaume d’Arabie souvent présenté comme archaïque.

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Depuis quand l’Arabie saoudite s’est-elle engagée dans une politique offensive?

Nous sommes dans une ère de nouvelle gouvernance, depuis l’accession au pouvoir du roi Salmane le 23 janvier 2015, et la place donnée à son fils Mohamed Ben Salmane qui avait auparavant été nommé - entre autres - ministre de la Défense. L’intervention d’une coalition arabo-sunnite au Yémen initiée par MBS fin mars 2015 a été très rapide après l’arrivée au trône du roi Salmane, ce qui était assez inédit pour le royaume saoudien qui est traditionnellement plus prudent, préférant souvent sous-traiter son interventionnisme.

Cette politique proactive est alors peut-être le signe que le royaume saoudien est très inquiet pour sa sécurité. Il se sent, à tort ou à raison, menacé par une stratégie d’encerclement iranienne qui, selon Riyad, a réussi depuis 2003 le pari de la réalisation d’un "croissant chiite" de l’Irak chiite post-Saddam, au Liban dominé par le Hezbollah pro-iranien, en passant par la Syrie alaouite de Bachar Al Assad.

Riyad serait dans une logique "réactionnaire" afin de pallier ce qui aurait été vu par l’Iran comme une faiblesse et face à ce qui fut l’activisme débridé du Qatar, qui soutient la mouvance des Frères musulmans depuis 2011. D’où la décision récente prise le 5 juin 2017 de remettre le "petit" émirat du CCG (Conseil de la coopération du Golfe) à sa place. Pour les Saoudiens, les Qataris doivent rentrer dans le rang. Une sorte d’ultimatum vient d’être adressé le 22 juin à Doha avec une liste de 13 exigences à remplir, faute de quoi l’émirat s’exposera à un ostracisme renforcé.

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Quel est le rôle de Mohamed Ben Salmane dans la montée de ces tensions?

Mohamed Ben Salmane est probablement directement à l’origine de cette stratégie de mise en quarantaine du Qatar préparée conjointement avec le prince Mohamed Ben Zayed (MBZ) d’Abu Dhabi pour qui les " Frères musulmans " constituent le cauchemar ultime. MBZ, passé par l’académie militaire royale de Sandhurst au Royaume-Uni, fait office de mentor de MBS, jeune prince de 31 ans dont les détracteurs soulignent son manque d’expérience diplomatique et militaire. Au Yémen, MBS a peut-être péché par aventurisme dans l’opération arabo-sunnite lancée fin mars 2015, qui prend l’allure d’une impasse stratégique dans laquelle se serait enlisée l’Arabie saoudite. Mais de manière générale, l’idée est de montrer que Saudi is back.

La désignation du prince héritier va-t-elle aggraver les tensions dans la région?

Au niveau extérieur, Mohammed Ben Salmane est un "faucon", donc sur une ligne dure, car il est intimement persuadé que l’Iran veut a minima déstabiliser le royaume saoudien. Le 2 mai 2017, il avait eu des mots très durs vis-à-vis de l'Iran en affirmant sur Al Arabiya TV et Saudi TV qu'il était "impossible de dialoguer" avec ce pays.  "Nous ne resterons pas les bras croisés à attendre que la bataille ait lieu en Arabie saoudite. Au contraire, nous travaillerons pour que cette bataille ait lieu chez eux (en Iran)", avait-il poursuivi.

Le 7 mai, c'était au tour du ministre de la Défense iranien, Hossein Dehghan, de répliquer à travers l'agence de presse Tasnim: "Si les Saoudiens font une idiotie, nous ne laisserons aucune région intacte en Arabie saoudite, à l’exception de La Mecque et Médine".

Quels sont les autres signes de ce durcissement de politique ?

L’Arabie saoudite a procédé à des achats massifs d’armes ces dernières années en devenant, en 2014, le plus grand importateur d’armes au monde devant l’Inde, avec des importations atteignant 6 milliards de dollars en 2014 selon le cabinet spécialisé IHS Jane’s. Soit une augmentation de 54 % par rapport à l’année précédente.

Le royaume est encore le quatrième plus grand dépensier en 2016, avec une diminution - restrictions budgétaires obligent - de 30 % en 2016 à 63,7 milliards de dollars. Des chiffres qui ne prennent pas encore en compte la promesse d'achats militaires de 110 milliards de dollars faite lors du passage du président américain Donald Trump à Riyad le 20 mai dernier.

Cela n’est pas sans rappeler le méga-contrat de quelque 60 milliards de dollars signé en septembre 2010, et présenté à l'époque comme le "plus grand contrat d’armement de l’histoire". Parallèlement à ce réarmement en matériel, l’Arabie saoudite se positionne comme le fer de lance de l’arabo-sunnisme pour reprendre une place prépondérante dans la région, avec l’annonce ostensible et un peu précipitée faite par MBS, le 15 décembre 2015, de la constitution d’une vaste coalition islamique antiterroriste d’une trentaine de pays musulmans.

Comment le Maroc peut-il trouver sa place dans cette nouvelle configuration?

Tout en n’étant pas membre du Conseil de Coopération du Golfe, le Maroc entend se prévaloir d’une position de médiation à l’instar du Koweït qui, lui, en fait partie. Le Maroc avait attendu pour exprimer sa position le 11 juin, affirmant vouloir "rester neutre" tout en proposant ses services de médiation, d'où l’envoi du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, dans la région.

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Mais cette position de "neutralité constructive" et de médiation marocaine est, semble-t-il, modérément appréciée à Riyad. Même s’il n’y a pas eu de désaveu de ces démarches de médiation entreprises par le Maroc, les crispations ont été plus ou moins explicitées par voie de presse.

Le média Al Arabiya s’est par exemple interrogé dans un éditorial sur le fait de savoir si cette visite était réellement opportune au vu du contexte. Un mécontentement que les autorités de Riyad n’ont pas manifesté officiellement pour préserver les apparences, mais qu'ils ont laissé transparaître le 14 juin, via la chaîne saoudienne Al Arabiya Al Hadath qui a diffusé incidemment un reportage sur la question ultrasensible du Sahara dans lequel - une fois n’est pas coutume - le ton adopté par la chaîne saoudienne tranchait singulièrement avec la position officielle des autorités du royaume saoudien Riyad a jusque-là toujours soutenu explicitement la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Ce revirement subtil est le signe d’une ambiance quelque peu délétère.

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