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Le juteux business de la "sextorsion" au Maroc

Crédit: Photomontage TelQuel.
Le juteux business de la "sextorsion" au Maroc
mai 02
17:04 2016
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À l’ère des réseaux sociaux, une nouvelle forme de cybercriminalité se développe au Maroc. Des maîtres-chanteurs extorquent de l’argent à des internautes qui ont eu le malheur de se laisser filmer dans des situations compromettantes.

Désormais ancien caïd de Deroua, El Houssine Arbane a tout perdu. Une vidéo virale tourne en boucle sur Internet où on le voit allongé, à moitié nu, dans la chambre à coucher d’une femme mariée. Il est ensuite malmené et giflé par le mari. C’était un homme important dans la petite localité située entre Casablanca et Berrechid. Aujourd’hui, il est radié de la fonction publique. Sans revenus et sous pression, il se cache. “Il a quitté Casablanca pendant plusieurs jours pour fuir le regard des voisins et les médias qui l’accablaient”, nous confie un de ses amis. “Sa femme le soutient, mais il s’inquiète pour son fils et les brimades qu’il va subir dans son école”, ajoute-t-il. Poursuivi pour harcèlement, il n’a pas encore été jugé, même s’il a déjà été déclaré coupable par l’opinion publique, qui voit en lui un symbole de la corruption de l’administration. El Houssine Arbane affirme pour sa part avoir fait l’objet d’une tentative d’extorsion qu’il a signalée à la justice avant que la vidéo ne soit publiée. Séquestré durant des heures, il accuse le couple de lui avoir réclamé la somme de 300  000 dirhams pour ne pas diffuser sur Internet l’enregistrement compromettant.*

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Selon lui, il a été victime d’une “sextortion”. Un néologisme qui définit l’extorsion via Internet de faveurs sexuelles et pécuniaires, souvent doublée d’un chantage à la webcam. Le phénomène est mondial et n’a pas épargné le royaume. “Les affaires sur lesquelles j’écris sont de plus en plus liées à cette nouvelle forme de criminalité”, constate Abderrafii Aloumliki, spécialiste des faits divers à Aujourd’hui le Maroc. Plusieurs personnalités en ont déjà fait les frais, dont Adil Tchikitou, député istiqlalien qui, en décembre 2014, a été filmé en train de se masturber. Des maîtres-chanteurs lui ont réclamé 30  000 dirhams, mais le parlementaire a refusé de payer et a porté plainte. Les auteurs du chantage, tous originaires d’Oued Zem, ont été très vite démasqués et arrêtés.

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La Mecque des maîtres-chanteurs

Cette petite ville de 100 000 habitants est devenue en quelques années la capitale marocaine de la “sextorsion”. C’est que la petite ville, ancienne pépinière de “harraga”, manque cruellement d’activités génératrices d’emplois. La jeunesse locale a trouvé dans le chantage sexuel via Internet une source de revenus. “Les autorités ont constaté les premiers cas de sextorsion au début de l’année 2012. Il ne s’agissait encore que d’un petit cercle d’arnaqueurs composé d’une vingtaine de jeunes entre 15 et 25 ans”, nous confie un agent d’autorité local.

Leur technique était bien rodée. Ils usurpaient l’identité d’une jeune fille sur un site de rencontres, puis ils appâtaient des victimes, le plus généralement originaires des pays du Golfe. Après quelques échanges, ils proposaient à leurs proies de passer sur Skype, dans le but d’échanger quelques moments d’érotisme virtuel. Les cyber-harceleurs d’Oued Zem enregistraient alors des vidéos compromettantes de leurs victimes, avant de leur envoyer un lien Internet consultable par elles seules. C’est d’une simplicité enfantine, pas besoin d’être un hacker, pas même un geek. Ils passaient ensuite aux menaces, exigeant le versement d’une somme d’argent via une agence de transfert de fonds, pour ne pas diffuser la vidéo sur Internet.

Si on ne paie pas tout de suite, la vidéo est téléchargée sur un compte privé sur YouTube et un nouveau mail est envoyé à la victime pour lui mettre la pression”, explique Lakbir Hoummad, fondateur de l’Association de protection des victimes de webcams et de lutte contre le chantage. “Afin de pousser la victime à céder au chantage, l’escroc mentionne parfois la pédopornographie dans le titre de la vidéo qu’il menace de diffuser”, nous explique une source au sein de la DGSN. La victime finit bien souvent par payer. Une fois le doigt dans l’engrenage, elle est prise au piège. “Si on paie une première fois, le maître-chanteur ne s’arrête plus. C’est pour cette raison qu’on demande à toutes les victimes d’extorsions sexuelles de ne jamais céder”, met en garde Lakbir Hoummad.

© CC0 License - Pexels.com

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Les plaintes pleuvent

Finalement, le Koweït réagit avec une campagne incitant ses ressortissants victimes de chantage sexuel à faire appel à la justice. Les premières plaintes tombent en 2013 et les ambassades du royaume au Moyen-Orient sont alertées. “Devant le flot de cas, Interpol est entrée en ligne et a prévenu les autorités marocaines qui ont diligenté des enquêtes à Oued Zem”, nous explique une source proche du dossier. La police judiciaire saisit une centaine d’ordinateurs qu’elle envoie pour analyse à Rabat. Les vidéos s’accumulent, les preuves du chantage sont bien là. En 2014, les premières têtes tombent, et plusieurs jeunes de la ville poursuivis en justice écopent de 3 à 6 mois de prison. Des peines légères qui ne dissuadent personne.

Le jeu en valant toujours la chandelle, d’autres habitants de la localité prennent le relais. Sur les 175 maîtres-chanteurs poursuivis en justice en 2015, plus de la moitié est originaire d’Oued Zem, selon les chiffres de la DGSN. à leur tableau de chasse, un célèbre téléprédicateur koweïtien qui a été contraint de verser “d’importantes sommes d’argent”, confie un agent d’autorité local. Un haut commis de l’Etat syrien tombe aussi dans le piège. “Il a fait croire aux autorités marocaines que ceux qui le faisaient chanter étaient des terroristes voulant financer des attentats. Le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ) est venu enquêter sur place et a vite compris qu’il n’avait affaire qu’à un simple chantage”, ajoute notre agent d’autorité. La longue liste des victimes compte aussi un ministre jordanien, un riche homme d’affaires palestinien, un correspondant de la BBC, un footballeur de Chelsea ainsi qu’un ancien sélectionneur des Lions de l’Atlas. Mais aussi un jeune Koweïtien qui s’est suicidé quand l’arnaqueur a diffusé la vidéo où il était filmé dans des situations intimes.

Ici, on a toujours vécu à la marge sans rien attendre de l’Etat”, nous affirme un journaliste correspondant à Oued Zem. Cybers bondés, cafés pleins de clients rivés à leur ordinateur portable, la sextortion “est vite devenue un sport local”, ajoute-t-il. “Certains parents ont même encouragé leurs enfants. C’était une source de revenus comme une autre, perçue comme une redistribution des richesses”, confie un responsable local. Et de poursuivre : “Les premiers maîtres-chanteurs refilaient les vidéos de leurs victimes à leurs amis qui, à leur tour, négociaient avec elles”. Certains membres du tissu associatif tenaient des discours indulgents concernant les cyber-harceleurs, assure même notre source. La police locale, quant à elle, aurait laissé faire, ce qui expliquerait les sanctions tombées le 15 avril dernier : deux gradés des forces de l’ordre ont été relevés de leurs fonctions.

Les jeunes cyber-harceleurs, dont certains empochent jusqu’à 100  000 dirhams par “transaction”, ne cachent pas les signes de leur réussite. Ils roulent en grosses cylindrées, ont des montres de marque au poignet, et détonnent clairement dans une ville où le chômage atteint des records. Pas très discrets, sauf quand il s’agit d’acquérir du foncier. “Ils n’investissent pas à Oued Zem même, ils préfèrent acheter des immeubles à Mohammedia ou El Jadida”, nous confie une source locale.

Œil pour œil

Trop souvent piégés, des Moyen-Orientaux ont riposté en se faisant justice eux-mêmes sur les réseaux sociaux. Moustachates El Jadida, Scoop Marrakech, Arrouâab Family… autant de groupes Facebook dont le principal leitmotiv est la vengeance. Une guerre qui ne vise pas que les maîtres-chanteurs, mais englobe aussi de jeunes Marocaines qui ont fait un échange de photos ou de vidéos intimes. “Elles sont de plus en plus nombreuses à se faire piéger par des ressortissants du Golfe”, nous explique Lakbir Hoummad.

Nisrine est dans ce cas. Téléopératrice dans un centre d’appels à Casablanca, la jeune femme a récemment subi les foudres de son ex-amant virtuel, un Qatari. Ce dernier, mécontent de ne plus recevoir de nouvelles de la part de la jeune Casablancaise, a décidé de poster sur Facebook quelques-unes des photos dénudées qu’elle lui avait précédemment envoyées. “C’est une amie qui m’a prévenue de la publication de mes photos. Mon harceleur menaçait de divulguer d’autres clichés s’il récoltait assez de “like’ ”, raconte Nisrine, encore sous le choc. “Ce n’est pas la première fois qu’il s’acharnait sur une fille”, affirme la jeune femme, qui a aussitôt demandé l’aide d’un hacker qu’elle connaît. “Il a piraté l’ordinateur du Qatari et a effacé toutes mes photos. Mais aujourd’hui, c’est lui qui me réclame de l’argent”, explique Nisrine. “J’hésite à porter plainte. Mon père est dans la police. J’ai peur qu’il finisse par l’apprendre”, avoue-t-elle.

L’omerta encourage le chantage

Car faire appel à la justice, c’est risquer le scandale. “Beaucoup de femmes, dont certaines sont mariées, préfèrent encaisser le coup en silence plutôt que de dénoncer le crime et porter plainte”, témoigne l’avocat Saïd Naoui, spécialiste dans le cyber-harcèlement. “Cette omerta encourage les auteurs de chantage sexuel, ajoute Saïd Naoui. Pire, les victimes ne sont pas à l’abri de poursuites. “Certaines femmes filmées peuvent tout à fait se retrouver poursuivies par la justice pour relations sexuelles hors mariage ou atteinte aux bonnes mœurs. Alors qu’elles sont des victimes, elles se retrouvent  sur le banc des accusés”, explique ainsi l’avocat Taher Abouzaid.

Dans le droit pénal marocain, il n’existe toujours pas de texte législatif pénalisant la sextorsion. Elle est encore appréhendée sous la qualification d’extorsion ou chantage. Mais à nouvelle criminalité, nouvelles ripostes. “L’avant-projet de Code pénal prévoit des dispositions pour protéger les données personnelles des citoyens”, souligne Amine Laazane, professeur de droit pénal à l’université Moulay Ismaïl de Meknès. Trois articles sont consacrés à la cybercriminalité, et punissent notamment le partage des messages, photos et vidéos d’un tiers sans son aval. Les peines peuvent aller jusqu’à trois ans de prison ferme. Dissuasif ? “Pas vraiment”, estime Lakbir Hoummad. Selon lui, le blocage par les autorités des services de VoIP (Voix sur IP) a été plus efficace que la justice. Sans Skype ni Viber, les maîtres-chanteurs ont plus de mal à trouver des victimes.

Rkia Abouali.

Sexe, justice et vidéos
Tenancière d’une maison close à Tighssaline près de Khénifra, Rkia Abouali a défrayé la chronique en 2007, en rendant publiques des vidéos de ses ébats avec un juge de Meknès, dans lesquelles ce dernier reconnaissait avoir touché des bakchichs. Dans un premier temps, elle a médiatisé l’affaire dans les colonnes du tabloïd arabophone Al Michaâl, qui a publié un dossier sur “ces magistrats corrompus qui jugent au nom du roi”. C’est un coup d’épée dans l’eau, le scandale dénoncé par Rkia Abouali passe quasiment inaperçu. Il faudra attendre que Al   Massae de Rachid Niny s’en mêle pour que l’affaire devienne nationale. Le quotidien arabophone publie la transcription des enregistrements de Rkia Abouali où le juge meknassi reconnaît être un corrompu. Au début, on la considère comme une héroïne qui a eu le courage de dénoncer les magouilles des magistrats. Mais très vite, on découvre qu’elle a utilisé pendant des années ces enregistrements pour faire pression sur les autorités locales. Rkia Abouali se retrouve dans la situation de l’arroseur arrosé quand des montages de ses vidéos sont lâchés sur Internet. Elle apparaît en petite tenue, buvant de la vodka à même la bouteille, entourée de chikhate qui dansent. Les séquences sont tirées de l’enregistrement d’une soirée à laquelle des juges meknassis ont participé. On n’y voit aucun d’entre eux, juste Rkia Abouali, saoule, qui s’amuse et s’oublie. L’admiration fait place à l’indignation.

Riposte

Association contre la sextorsion
“Une amie a été victime d’un chantage sexuel sur Internet. En réaction, nous avons décidé, en 2007, avec d’autres personnes, de créer une association pour l’aider, elle d’abord, ainsi que d’autres personnes dans la même situation”, témoigne Lakbir Hoummad, cofondateur de l’Association de protection des victimes de webcams et de lutte contre le chantage. Entre 2007 et 2010, Lakbir Hoummad et ses collègues ont aidé une centaine de Marocaines piégées par leurs ex-petits amis. “Animés par la vengeance, ces derniers publiaient sur Facebook des photos et des vidéos prises dans l’intimité. On tentait de convaincre les auteurs de ces actes de supprimer ces contenus compromettants”, précise Lakbir Hoummad. Son association a vécu au plus près l’essor du chantage sexuel via Internet. “Entre 2012 et 2014, il y a eu une multiplication vertigineuse des affaires de ce type. Nous sommes intervenus dans plus de 1500 affaires de sextorsion”, illustre-t-il. Le mal étant devenu endémique, l’association a durci le ton avec les arnaqueurs. “Nous essayons toujours d’entrer en contact avec les auteurs du chantage pour les dissuader. Mais si ça ne marche pas, on essaie d’avoir leur identité pour leur mettre la pression”, précise Lakbir Hoummad.

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