Irene Vallejo : “Les réseaux sociaux nous confortent dans nos convictions, les livres nous confrontent à la différence”

L'écrivaine espagnole Irene Vallejo, Prix national de l'Essai et médaille d'Or du Mérite des Beaux-Arts 2025, était de passage à Rabat les 8 et 9 mai derniers, à l'initiative de la Fondation Trois Cultures et de l'ambassade d'Espagne au Maroc. Une première visite au Maroc pour l'auteure de L'Infini dans un roseau, phénomène éditorial traduit en plus de 40 langues et lu par plus d'un million de lecteurs. TelQuel l'a rencontrée autour d'un café au Musée Mohammed VI.

Par

Enrique Mora Diez

TelQuel : C’est la première fois que vous venez au Maroc pour présenter votre travail. Quels liens entretenez-vous avec le pays, sa culture ou sa littérature ?

“Je ressens un lien profond avec le Maroc, en raison de tout ce que signifie être méditerranéens et de ce que nous partageons”

Irene Vallejo, écrivaine espagnole

Irene Vallejo : Oui, c’est mon premier voyage au Maroc en général. C’est un voyage que je souhaitais faire depuis très longtemps. Mais il y a eu des années de promotion, de tournées littéraires presque ininterrompues. Et puis, j’ai dû voyager au fur et à mesure que les traductions étaient publiées. Aujourd’hui, heureusement, il existe trois de mes livres traduits en arabe. Et puis, quel meilleur motif pour venir à Rabat que sa désignation comme Capitale mondiale du livre cette année ? C’est un moment très émouvant et très symbolique. Je ressens un lien profond, en raison de tout ce que signifie être méditerranéens et de ce que nous partageons avec le Maroc.

Dès les origines, le Maroc apparait dans la mythologie grecque et se trouve au carrefour de Rome et de toutes les cultures qui ont contribué à nous façonner. Et bien sûr, il y a toute la présence islamique dans la péninsule Ibérique, Al Andalus, tous ces siècles de culture musulmane qui ont laissé des traces profondes. Dans la ville où je vis, à Saragosse, il y a un palais islamique, l’Aljafería, qui est aujourd’hui le siège de notre parlement. Nous avons aussi l’art mudéjar. Je crois donc que ces signes d’identité sont présents partout.

Et puis il y a la richesse de la culture et de la tradition littéraire marocaines. J’ai ici un livre de Mohamed Choukri (Le pain nu, ndlr). Il est merveilleux, et il a en plus tout ce lien avec l’Espagne. Il parlait espagnol, il a traduit des auteurs et de la poésie espagnole. Ses livres sont vraiment fascinants.

Je pense aussi à Tahar Ben Jelloun : L’enfant de sable est, par exemple, un livre absolument magnifique, avec un clin d’œil final à Borges. Il y a ce personnage, un Argentin aveugle, qui fait office de narrateur principal, ajoutant une couche supplémentaire au récit. C’est un très beau témoignage de la manière dont nos littératures et nos imaginaires dialoguent.

Quand j’écrivais L’Infini dans un roseau, mon objectif initial était qu’il soit une sorte de Mille et une nuits sur l’histoire des livres. C’est un ouvrage où tout se déroule comme un dédale d’histoires, de personnages, d’aventures, toujours en mouvement, avec du suspense, de l’intrigue, des poursuites, des voyages.

Pour moi, le modèle et le point de référence était cette riche tapisserie de récits que sont Les Mille et une nuits, que j’ai lues toute ma vie, car c’est un livre infini. J’aime la manière dont les histoires s’entrelacent : cela crée une pelote de récits où un personnage en mène à un autre, puis à un autre encore, et l’on débouche dans des ruelles d’histoires. C’est un véritable voyage littéraire. Le grand défi pour moi était de réussir à écrire un essai qui soit à la fois une tapisserie d’histoires et qui suive le modèle de ce livre fascinant.

D’où vous vient votre passion pour la philologie (étude des langues et de leurs littératures) et qu’est-ce qui vous fascine encore aujourd’hui dans les textes anciens ?

Je crois que je suis devenue philologue un jour de mon enfance, lorsque mon père a décidé de me raconter L’Odyssée d’Homère. Il me racontait les histoires des sirènes, de Circé, des naufrages, de Scylla et Charybde. Cela m’a semblé être le plus beau récit que j’avais jamais entendu. Je croyais que la mer Méditerranée était un lieu de pure fantaisie. Puis j’ai découvert que c’était la mer qui baigne nos côtes, un lieu réel, et que toute cette imagination était ancrée dans un territoire qui était le nôtre.

J’ai alors voulu connaître ce monde à travers la langue. Le latin, par exemple, pose les fondements de nombreuses langues romanes et facilite l’apprentissage d’autres langues, ou du moins leur compréhension. Je pense qu’on peut se rapprocher des cultures lorsqu’on connaît leurs langues, leur façon d’imaginer la réalité et de l’exprimer. J’ai toujours été fascinée par les langues, les mots et leurs significations.

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