Débat : entre laïcité et sécularisation, la grande confusion

La polémique, suite à la sortie sur la laïcité du ministre des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, a mis à nu les contradictions et les confusions sémantiques qui pèsent sur le sujet. Eclairages.

Par et

En 2011, à l’époque de la réforme de la Constitution, le PJD avait affirmé que “la reconnaissance de la liberté de croyance aurait des conséquences néfastes sur l’identité islamique du pays”. 15 ans après, la posture du parti islamiste n’a pas changé. Crédit: TNIOUNI/TELQUEL

Cet article est une archive. Il a été publié initialement en décembre 2024

Le mot laïcité ne fait pas l’unanimité et donne lieu à des interprétations et des textes législatifs souvent dénoncés par les hautes instances internationales. Fin octobre, plusieurs experts indépendants des Nations Unies affirmaient que l’interdiction du hijab dans le sport en France est discriminatoire et doit être annulée, suite à la décision des autorités d’interdire aux sportives de porter le voile pendant les Jeux olympiques et paralympiques, au nom du respect du principe de “laïcité”.

Quelques années auparavant, c’est le Canada qui était dans le viseur du conseil des droits de l’ONU. Ses experts soulignaient, entre autres, l’absence de définition de “signes religieux” dans la loi sur la laïcité.

Au Maroc, on n’en est pas là. Si la reconnaissance de la liberté de conscience s’est posée avec acuité lors du référendum constitutionnel de 2011, le débat sémantique occupe largement les esprits et semble même freiner l’évolution de la discussion.

En témoigne l’échange épistolaire entre le ministre des Affaires islamiques et le leader du PJD. Quand Ahmed Toufiq rappelle à Abdelilah Benkirane “qu’il est à la tête d’un parti moderne, dont le fonctionnement s’inspire d’un modèle laïque occidental”, celui-ci lui répond que son parti “ne considère pas que les partis politiques, la démocratie et les élections soient des sujets laïques, mais des questions modernes”.

“Le ministre des Habous a raison sur le fond, car nous avons bien une forme de sécularisation. Mais c’est un peu curieux de l’entendre parler de laïcité de manière aussi ouverte…”, estime le politologue Hassan Aourid

“Le ministre des Habous a raison sur le fond, car nous avons bien une forme de sécularisation. Mais c’est un peu curieux de l’entendre parler de laïcité de manière aussi ouverte, alors que le ministère qu’il dirige est lié à la gestion de la religion au sein de l’État”, estime le politologue Hassan Aourid.

Ce dernier insiste sur la distinction qui doit être faite entre laïcité et sécularisme. “La laïcité est profondément ancrée dans une logique anticléricale. Ce n’est pas un modèle transposable ailleurs, et en particulier au Maroc. En revanche, le sécularisme, qui désigne la séparation de la religion et de l’État, est un phénomène plus universel, présent dans beaucoup de sociétés occidentales. Cependant, en arabe, cette distinction n’est pas toujours faite, ce qui crée parfois une confusion”.

Pour ce qui est du Maroc, Hassan Aourid parle de “sécularisme ‘avec sursis’ Il n’est pas total et il existe des zones d’ombre, notamment en ce qui concerne la liberté de conscience.”

Abdelilah Benkirane a déclaré le 7 décembre, lors d’une réunion du PJD : “Nous n’avons pas les armes de Poutine, et notre arme nucléaire est notre religion”

“L’islam reste la religion de l’État, mais la liberté de croyance est garantie par la loi”. En 2011, à quelques jours du référendum, la Constitution comportait, selon plusieurs sources, cette mention. À l’époque, le PJD avait affirmé que “la reconnaissance de la liberté de croyance aurait des conséquences néfastes sur l’identité islamique du pays”.

Quinze ans plus tard, la posture du parti islamiste n’a pas changé. Bien au contraire : son secrétaire général a déclaré le 7 décembre, lors d’une réunion du PJD : “Nous n’avons pas les armes de Poutine, et notre arme nucléaire est notre religion, c’est pourquoi nous nous y accrochons fermement”.

Une bombe nucléaire, rien que ça

Les Marocains sont-ils hermétiques à la laïcité ? “Ils ont tellement entendu qu’elle équivalait à l’athéisme qu’ils ne veulent même pas tenter de la comprendre”estime l’enseignant et philosophe Driss Jaydane

L’expression “arme nucléaire” est symptomatique, non pas de l’islam comme arme, mais du projet de société que défend Benkirane, qui peut voir son “noyau nucléaire”, à savoir ses fondements, éclater devant la sécularisation que vit la “société réelle””, explique à TelQuel l’enseignant et philosophe Driss Jaydane.

Les Marocains sont-ils hermétiques à la laïcité ? “Ils ont tellement entendu qu’elle équivalait à l’athéisme qu’ils ne veulent même pas tenter de la comprendre. Ce qui est une erreur”, estime l’enseignant et philosophe.

Pour lui, “ce qui doit nous occuper, c’est la grande transformation de notre société, et c’est plutôt à travers l’idée de sécularisation qu’une sociologie compréhensible est possible”.

Il est “contre-productif d’évincer d’un revers de main la religion du champ national. Nous n’avons pas vraiment développé une morale civique au Maroc. C’est pour cela que la morale religieuse joue ce rôle”

Khalid Zekri, auteur de Modernités Arabes – de la modernité à la globalisation

Khalid Zekri, auteur de Modernités Arabes – de la modernité à la globalisation, tempère en estimant qu’il est “simpliste et contre-productif d’évincer d’un revers de main la religion du champ national. Nous n’avons pas vraiment développé une morale civique au Maroc”, nous explique l’enseignant universitaire. Et de poursuivre : “C’est pour cela que la morale religieuse joue ce rôle. Toute société a besoin d’une morale susceptible de guider l’action des individus qui la composent. L’essentiel c’est que cette morale ne soit pas un obstacle dans la relation entre les membres de la société”.

Un débat citoyen sur la liberté de conscience est-il possible ?

La liberté de conscience préoccupe une partie de la société civile. L’ONG Anfass avait proposé en 2014 l’inscription de la laïcité dans la Constitution. Le collectif Damir a aussi longuement milité pour la reconnaissance de la liberté de conscience, mais les perspectives d’un réel débat national et citoyen sur le sujet restent peu encourageantes.

“Les instances religieuses sont de facto impliquées dans ce débat, mais leurs propositions restent normatives. Le problème au Maroc, c’est que l’instrumentalisation est devenue une méthode de travail dans tous les domaines. On ne laisse jamais les débats avancer et mûrir normalement. Dès que le débat prend une tournure qui sort de l’horizon d’attente des décideurs, on le court-circuite ou on l’interrompt carrément !”, remarque Khalid Zekri.

Cela doit se faire par étapes, en répondant d’abord aux questions pratiques et ponctuelles. La loi doit suivre l’évolution de la société, mais il est aussi essentiel que le peuple et ses représentants réfléchissent à la manière dont cette loi doit évoluer. Le défi réside dans l’adéquation entre les règles juridiques et la réalité sociétale”, tempère Hassan Aourid. La réforme de la Moudawana fera sans doute office de test pour sonder les aspirations des citoyens pour un islam sécularisé.

à lire aussi