Littérature anglophone : do you speak English ?

Du 25 au 27 novembre, la ville ocre accueillera le Marrakech Book Festival. Un événement qui témoigne de l’engouement suscité ces dernières années par la littérature anglophone à travers le royaume. Retour sur un phénomène qui agite le milieu littéraire.

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De Molière à Shakespeare, il n’y a qu’un pas. Après avoir accueilli le festival Littératures Itinérantes en 2019, Marrakech abrite, du 25 au 27 novembre, le tout premier festival littéraire marocain consacré au livre anglophone, le Marrakech English Book Festival.

Une initiative que l’on doit à la Marrakech English Book Association, présidée par le romancier Yassin Adnan, et qui s’inscrit dans la continuité de la popularité grandissante que connaît la langue anglaise à travers le royaume, toutes disciplines confondues.

Car la littérature ne fait pas exception : on ne s’étonnera plus de trouver, exposés en vitrine de librairies, les best-sellers du monde anglo-saxon, dont les exemplaires se comptaient sur les doigts de la main il y a encore quelques années.

Si la frontière entre littérature francophone et arabophone est toujours très marquée, la langue anglaise vient s’ajouter à cette traditionnelle répartition linguistique, et pourrait même représenter une aubaine pour les professionnels du livre.

Dans les gènes

“De nombreuses jeunes plumes vivent au Maroc et choisissent d’écrire en anglais. Ils donnent sens à ce festival”, estime l’écrivain Yassin Adnan, l’un des organisateurs.Crédit: DR

Loin d’être un pari audacieux, le Marrakech Book Festival se présente plutôt, selon ses organisateurs, comme la consécration d’un phénomène déjà existant : “Nous avons constaté ces dernières années qu’il y avait de plus en plus de lecteurs marocains anglophones, d’auteurs marocains qui choisissent d’écrire en anglais, de livres anglais écrits sur le Maroc, mais que tous ces acteurs ne disposent pas d’un point de rencontre”, explique Yassin Adnan, lui-même auteur du roman Hot Maroc, traduit de l’arabe vers le français en 2019, puis en anglais en 2021.

L’émergence de la littérature anglophone au Maroc ne vient pas concurrencer les littératures arabophones et francophones déjà existantes. Au contraire, je dirais plutôt que ce festival célèbre le plurilinguisme de notre pays”, poursuit le romancier.

Un plurilinguisme qui, selon Yassin Adnan, se trouve dans l’héritage culturel de chaque Marocain. “Nous sommes un peuple ouvert sur les langues : tout Marocain, même dans les endroits les plus reculés est au moins bilingue, entre darija, arabe classique, amazigh, français… Nous disposons de compétences linguistiques très rares, et cela s’illustre directement en littérature, puisque de nombreux écrivains marocains brillent dans des langues étrangères”, poursuit-il.

“Les jeunes préfèrent lire en anglais, et certains veulent même écrire en anglais”

Yacine Retnani, librairie Carrefour des Livres

On pensera notamment aux quatre prix Goncourt marocains (Tahar Ben Jelloun, Abdellatif Laâbi, Fouad Laroui et Leïla Slimani), à l’American Book Award de Laila Lalami en anglais, au prestigieux Premio Nadal de Najat El Hachmi en espagnol, ou encore, au E. du Perron Prize de Abdelkader Benali en néerlandais…

“L’anglais a séduit les jeunes de notre pays”, se réjouit de son côté le libraire Yacine Retnani, gérant du Carrefour des Livres à Casablanca. “Rien que récemment, j’ai reçu deux manuscrits de roman écrits en anglais par de jeunes Marocains, clients fidèles de la librairie, qui me demandent d’y jeter un coup d’œil. Ce n’est pas seulement que les jeunes préfèrent lire en anglais, mais certains veulent aussi écrire en anglais”, avance-t-il.

Cette première édition accueillera des auteurs anglophones confirmés tels que Saeida Rouass.

Un fait qui n’a pas échappé aux organisateurs du Marrakech Book Festival : en plus d’auteurs anglophones confirmés tels que la romancière britannico-marocaine Saeida Rouass, cette première édition du festival tient également à mettre à l’honneur de jeunes auteurs marocains, pour la plupart autopubliés, qui ont choisi d’écrire en anglais.

En élaborant la programmation de ce festival, nous avons découvert qu’il existe aujourd’hui de nombreuses jeunes plumes, qui vivent au Maroc et qui choisissent d’écrire en anglais. C’est eux, avant tout, qui donnent sens à ce festival, et qui témoignent même d’un tournant que notre littérature est en train de prendre”, explique Yassin Adnan.

Parmi ceux-là, des noms encore méconnus, tels que celui de Zakariaa Aitouraeis, jeune romancier ayant eu recours à l’autoédition, principalement faute de trouver un éditeur marocain prêt à lancer une collection anglophone. “Le challenge aujourd’hui est de parvenir à sensibiliser les éditeurs marocains au potentiel du livre en anglais”, poursuit Yassin Adnan.

Un marché à structurer

Zakariaa Aitouraeis a du recourir à l’autoédition, principalement faute de trouver un éditeur marocain prêt à lancer une collection anglophone

Si les éditeurs paraissent encore réticents, les libraires, quant à eux, semblent se réjouir de l’engouement qui entoure le livre anglophone. Fondée en 1984, la librairie casablancaise le Carrefour des Livres a récemment renoncé aux rayons essentiellement francophones qu’elle proposait depuis sa création.

A la sortie du confinement, j’ai commencé avec une étagère de livres anglophones. Je me suis rendu compte qu’ils se vendaient très rapidement, et que les clients de la librairie me demandaient de plus en plus de titres”, retrace Yacine Retnani.

Très vite, la première étagère fait place à une seconde, qui se transforme en une table entière consacrée aux livres en anglais. “Et ça déborde encore ! Je suis en train d’en installer une deuxième”, sourit le libraire. Actuellement, les livres écrits en anglais (principalement des romans, quelques essais, et des livres de développement personnel) constituent 30% du stock de la librairie Carrefour des Livres.

Idem du côté de la librairie Bloom Books à Casablanca, créée récemment, en 2021, qui compte “30 à 35% de livres en anglais”, selon Karima Benjamaa, sa fondatrice et gérante. “La tranche d’âge des clients qui demandent et achètent des livres en anglais se situe entre 16 et 30 ans. Certains parents tiennent même à initier leurs enfants à la lecture en anglais, plutôt qu’en français”, affirme Karima Benjamaa.

En l’absence de données officielles sur les habitudes de lecture des Marocains, il est difficile pour les professionnels du livre de se prononcer précisément sur le nombre d’ouvrages en anglais vendus chaque années, ou encore sur le pourcentage de Marocains lisant en anglais.

Pourtant, leur constat est sans appel. “Aujourd’hui, la demande du livre anglophone est complètement disproportionnée par rapport à ce que propose le marché marocain du livre”, avance Yacine Retnani.

Bien qu’ils soient eux aussi importés, les prix des livres en anglais concurrencent sérieusement ceux des livres français. “Les prix des livres en anglais vont de 80 à 150 dirhams en général, contre une moyenne de 230 dirhams pour les livres en français, hors format de poche”, confirme Yacine Retnani.

Sur un best-seller mondial comme Sapiens  : une brève histoire de l’humanité, la différence est frappante, avec un écart de plus de 200 dirhams entre les deux langues : 345 dirhams pour la version française contre 110 dirhams pour la version anglaise.

“La demande du lectorat est là, mais la chaîne du livre ne suit pas encore”

Karima Benjamaa, librairie Bloom Books

Pourtant, malgré cette demande florissante, les deux libraires font part d’un sentiment de frustration. “Étant donné que les fournisseurs commandent et distribuent encore peu de livres en anglais, j’en reçois très peu d’exemplaires. La demande du lectorat est là, mais le système de la chaîne du livre ne suit pas encore: il faut encore compter 2 à 3 mois pour recevoir un titre anglais, contre 3 à 4 semaines pour recevoir un titre en français”, regrette Karima Benjamaa.

Et lorsqu’ils finissent par arriver (les livres anglophones, ndlr), tous les libraires se les arrachent, car ça se vend très bien. Par conséquent, nous ne disposons que de quelques exemplaires, qui disparaissent très rapidement”, confirme Yacine Retnani.

En attendant une dynamisation du circuit de distribution, il arrive que les libraires opèrent avec leurs propres moyens. “Lorsque des livres fortement demandés sont introuvables ou arrivent en trop petite quantité, je les achète à mon propre compte en librairie lors de déplacements à l’étranger, et les revends par la suite dans mes rayons”, confie Karima Benjemaa.

Le libraire casablancais Yacine Retnani a commencé à proposer des livres en anglais après le confinement. Ils constituent aujourd’hui 30% du stock du Carrefour des Livres.Crédit: DR

Lost in translation ?

Plus qu’une tendance éphémère, les deux libraires voient dans la demande actuelle du lectorat pour le livre anglophone “une réelle transformation des habitudes du lectorat marocain, qui semble s’inscrire dans la durée”. Cet intérêt pour la langue de Shakespeare est d’autant plus significatif qu’il s’accompagne d’une certaine réciprocité dans le monde anglo-saxon.

Ces dernières années, le nombre d’ouvrages marocains ayant été traduits en anglais a connu une hausse considérable. “Depuis une dizaine d’années, il y a dans le monde anglo-saxon un intérêt croissant pour les littératures maghrébines, dont la littérature marocaine, que ce soit en langue française ou arabe”, déclarait ainsi dans nos colonnes en avril dernier Khalid Lyamlahy, chercheur spécialisé en littérature maghrébine à l’Université de Chicago.

Un engouement s’expliquant, selon lui, par “les révolutions arabes de 2011”, qui suscitent à l’étranger “un besoin de réévaluer notre histoire, et de comprendre pourquoi ces révolutions ont eu lieu”.

Au-delà des récentes traductions anglaises de nos auteurs contemporains, c’est aussi aux classiques de la littérature marocaine que s’intéressent les éditeurs américains et britanniques. En 2018, une traduction depuis l’arabe de Dafanna Al-Madi (1966) de Abdelkrim Ghallab a vu le jour sous le titre de We Buried the Past chez Haus Publishing.

La même maison d’édition londonienne vient tout juste de publier, en janvier dernier, la traduction anglaise de Tazmamort de Aziz Binebine, initialement paru aux éditions Le Fennec en 2009.

Côté américain, le prestigieux éditeur New York Press Review a publié une édition traduite et augmentée de Le Passé Simple (1954) de Driss Chraïbi, début 2020. Et selon nos informations, la maison d’édition marocaine La Croisée des Chemins a récemment vendu les droits des romans de Mohamed Leftah à l’éditeur américain Other Press.

Si ce mouvement de traduction est encourageant, il est, selon Yassin Adnan, à nuancer : “Il y a effectivement un mouvement du côté des traductions, mais je pense que celui-ci doit encore être exploité”. Et de poursuivre : “Pour les écrivains marocains de langue arabe, il me semble que la traduction vers l’anglais passe d’abord par la traduction vers le français. Non pas que la traduction se fait du français vers l’anglais, loin de là, mais il me semble que les éditeurs anglais pensent encore qu’un livre marocain en arabe ne mérite d’être traduit en anglais que si les éditeurs français lui ont d’abord trouvé un intérêt”.

Toutes les infos sur le festival, ici.

Saeida Rouass, de Marrakech à Hollywood

Le nom de Saeida Rouass n’apparaît pas encore dans les rayons des librairies du royaume. Pourtant, les romans de cette écrivaine issue de la diaspora marocaine au Royaume-Uni font parler d’eux sous d’autres cieux. Après Eighteen Days of Spring in Winter (Dix-huit jours de printemps en hiver, ndlr) en 2015, Saeida Rouass a publié Assembly of the Dead (L’assemblée des morts, ndlr). Ce roman vient tout juste de retenir l’attention d’un producteur hollywoodien : son adaptation sur grand écran devrait bientôt voir le jour.

Roman policier minutieusement conçu, Assembly of the Dead se situe à Marrakech, en 1906, année durant laquelle un tueur en série a fait 36 victimes dans la ville, s’en prenant exclusivement à des jeunes femmes.

Ouvertement inspiré d’un fait divers réel qui a terrorisé la ville au début du XXe siècle, Saeida Rouass délocalise le célèbre mythe anglais de Jack l’Eventreur, et raconte l’histoire de Marrakech à sa manière, en mettant Farouk Al-Alami, inspecteur tangérois, sur les traces du criminel.